Dans l’ombre du Parlement, un appel change tout. Abou Omar, imposteur aux allures de prince saoudien, s’immisce dans la désignation du Premier ministre, semant doutes et suspicions, et révélant les failles d’un système où l’influence étrangère peut devenir une arme.
Telle une fable trop belle pour être vraie: un prince saoudien, surnommé Abou Omar, doté d’un accès privilégié à la Cour royale de Riyad, aurait proposé de régler les équilibres politiques libanais et d’ouvrir les portes du pouvoir… contre une rémunération. À chaque appel, une voix, toujours hors de portée, promettait soutien, influence et garanties de succès.
Peu à peu, cette voix se serait immiscée dans l’hémicycle et aurait pesé sur la désignation de Nawaf Salam comme Premier ministre, en janvier 2025.
L’affaire dite d’Abou Omar a éclaté fin 2025, lorsque des enquêtes judiciaires ont dévoilé l’existence d’un individu, se présentant comme un haut dignitaire saoudien capable de peser sur les carrières politiques libanaises. Les investigations suggèrent qu’il s’agirait d’un garagiste originaire du Akkar, identifié par ses initiales M.H.
Mardi matin, le procureur général près la Cour de cassation, le juge Jamal Hajjar, a achevé l’enquête préliminaire dans cette affaire d’arnaque politique. Le dossier sera transmis mercredi au procureur général près la cour d’appel de Beyrouth, le juge Raja Jamouche, afin d’engager des poursuites contre les personnes impliquées. À ce stade, les arrestations concernent le cheikh Khaldoun Araymet – influent à Dar el-Fatwa – et Moustapha el-Hessiane, un garagiste originaire du Akkar qui se faisait passer pour Abou Omar. Ils feront l’objet de poursuites, de même que toute autre personne dont l’enquête viendrait à établir l’implication dans cette affaire.
Cette situation a conduit l’ancien Premier ministre Najib Mikati à rompre son silence. Dans un communiqué publié mardi, le prédécesseur de Nawaf Salam a choisi de se tenir à l’écart du tumulte. M. Mikati a souligné que les débats actuels, «nourris par certaines auditions devant le juge Hajjar, ont mêlé données constitutionnelles, positions politiques et considérations diverses, parfois contradictoires».
Voulant se tenir à l’écart des «polémiques stériles», l’ancien chef du gouvernement s’est éacarté de «toute controverse liée aux circonstances ayant précédé la désignation» du Premier ministre actuel. Il a assuré n’être concerné «ni de près ni de loin» par les débats ou les spéculations entourant ce dossier, pas plus que par les arrière-plans politiques ou les récits qui l’accompagnent aujourd’hui.
Un processus constitutionnel remis en question
Nous sommes le 13 janvier 2025 lorsque le Parlement libanais met fin à l’incertitude politique, en soutenant la désignation de Nawaf Salam, président de la Cour internationale de Justice, comme nouveau Premier ministre avec une majorité nette de 84 voix.
Ce choix s’inscrivait alors dans un contexte délicat, où la diplomatie arabe et internationale attendait des signaux de stabilité et de cohésion libanaises. Or, près d’un an plus tard, l’affaire Abou Omar vient jeter une ombre inattendue sur ce processus constitutionnel.
Selon plusieurs déclarations de députés entendus par le procureur général près la Cour de cassation, le juge Jamal Hajjar, des appels téléphoniques, prétendument émanant d’Abou Omar, ont visé certains parlementaires la veille des consultations, demandant qu’ils s’abstiennent de nommer Najib Mikati et, dans certains cas, d’appuyer Nawaf Salam.
Selon le député Ahmad Kheir, membre du bloc de la Modération nationale, entendu par le juge Hajjar, la réunion du bloc était alors marquée par de profondes divergences. Lui-même, avec quelques collègues, plaidait pour la reconduction de M. Mikati. D’autres députés s’orientaient déjà vers la désignation du juge Nawaf Salam, faisant apparaître un basculement des équilibres politiques en sa faveur.
C’est dans ce climat tendu qu’un appel téléphonique est reçu par le député Mohammad Sleiman, également du bloc de la Modération nationale. À l’autre bout du fil, un homme se présentant comme Abou Omar, affirmant être un émir lié aux autorités royales saoudiennes. Le message, selon Ahmad Kheir, est à peine voilé: il déconseille la désignation de Najib Mikati, en laissant entendre qu’il s’agit là d’une orientation émanant du palais royal. L’effet est immédiat. L’appel pèse sur la discussion et contribue à créer un quasi-consensus au sein du bloc en faveur de Nawaf Salam.
Le scénario soulève néanmoins rapidement des soupçons. Troublé par la nature de cet appel et par l’identité de son auteur, Ahmad Kheir affirme avoir tenté, à plusieurs reprises et depuis la réunion même, de joindre l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Beyrouth, Walid Boukhari, afin de vérifier l’authenticité des prétendues consignes attribuées aux autorités saoudiennes. En vain. L’ambassadeur étant injoignable et l’heure des consultations approchant, la décision est actée: le bloc nomme Nawaf Salam.
Ce n’est que plus tard dans la journée que M. Boukhari recontacte le député et le reçoit à la résidence de l’ambassade à Yarzé. Là, Ahmad Kheir expose l’ensemble des faits. L’ambassadeur prend alors contact avec le prince Yazid ben Farhane, émissaire officiel saoudien, avec lequel le député s’entretient directement pour lui relater le déroulement des événements.
Dans son témoignage judiciaire, Ahmad Kheir insiste sur un point: il n’a jamais considéré cet appel comme une position officielle saoudienne et a, dès le départ, cherché à en vérifier la source. Il affirme par ailleurs n’avoir recours, dans ses relations avec le Royaume, qu’aux canaux diplomatiques officiels, via l’ambassade à Beyrouth.
Ces précisions, livrées à la justice après celles du député Mohammad Sleiman, jettent une lumière crue sur les mécanismes d’influence qui ont accompagné la désignation du Premier ministre Nawaf Salam.
Elles alimentent surtout des questionnements sur un système où la quête de légitimité extérieure peut corrompre les processus démocratiques internes, mais aussi sur la fragilité des institutions libanaises.

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