L’Iran a connu jeudi soir une coupure quasi totale d’internet, alors que des manifestations d’ampleur nationale entraient dans leur douzième jour consécutif. Le mouvement de contestation, déclenché par l’effondrement de la monnaie nationale et la dégradation rapide des conditions de vie, s’est étendu à l’ensemble des 31 provinces du pays, touchant au moins 100 villes et communes, selon des organisations de défense des droits humains.
La coupure d’internet a été signalée par l’organisme de surveillance NetBlocks, qui a averti que l’Iran était «en plein blackout numérique national», après plusieurs jours de restrictions ciblées. Des données techniques publiées par Filterban et Cloudflare Radar font état d’une chute brutale du trafic IPv6 – jusqu’à 98,5 % – affectant gravement l’internet mobile, les appels en ligne, les applications et de nombreux VPN et outils de contournement de la censure.
Une répression meurtrière aux bilans contradictoires
Les bilans humains divergent fortement selon les sources. L’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, affirme qu’au moins 45 manifestants, dont huit enfants, ont été tués par les forces de sécurité depuis le début du mouvement, fin décembre. La Human Rights Activists News Agency (HRANA), basée en Norvège, évoque pour sa part 42 morts, dont 29 civils protestataires, cinq mineurs et huit membres des forces de sécurité, ainsi que plus de 2 277 arrestations, parmi lesquelles 166 mineurs et 48 étudiants.
Les autorités iraniennes reconnaissent un bilan nettement inférieur. Selon un décompte de l’Agence France-Presse (AFP) basé sur les médias d’État et des déclarations officielles, au moins 21 personnes, dont des membres des forces de sécurité, ont été tuées. BBC Persian a confirmé l’identité de 22 victimes, tandis que les autorités évoquent la mort de six membres des forces de sécurité.
Les médias publics iraniens ont pour la première fois évoqué, vendredi, les manifestations nocturnes qui ont touché le pays, en affirmant que des «éléments terroristes» liés aux États-Unis et à Israël seraient à l’origine des incendies et des troubles.
La référence, brève et peu mise en avant, est apparue dans l’édition de 8 heures du journal télévisé, marquant la première réaction officielle des autorités médiatiques.
Le sujet mentionne des actes de violence ayant entraîné des pertes humaines, sans apporter de précisions sur leur nature ou leur ampleur.
Manifestations, tirs et arrestations dans tout le pays
Selon HRANA, des manifestations et actions de protestation ont été enregistrées au douzième jour dans au moins 46 villes de 21 provinces.
À Téhéran, des rassemblements et slogans nocturnes ont été signalés dans de nombreux quartiers. Des images vérifiées par BBC Persian montrent de grandes foules scandant «Mort au dictateur» ou «N’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble».
Des tirs à balles réelles ou en l’air ont été signalés dans plusieurs régions et des témoins et des ONG accusent les forces de sécurité d’avoir ouvert le feu sur des manifestants, faisant plusieurs blessés.
Grèves massives et paralysie économique
L’un des traits marquants de cette douzième journée a été l’extension des grèves et fermetures de commerces, notamment dans les régions kurdes. À l’appel de plusieurs partis kurdes, des commerces sont restés fermés dans des dizaines de villes des provinces du Kurdistan, de Kermanshah, d’Ilam et de l’Azerbaïdjan occidental.
Des fermetures ont également été signalées dans le Grand Bazar de Téhéran, ainsi qu’à Ispahan, Arak, Bandar Abbas, Shiraz, Karaj, Qazvin, Zanjan, Borujerd, Kazeroun et Urmia. Selon des sources locales, des commerçants ont été menacés par les services de renseignement pour rouvrir leurs boutiques.
Des symboles du régime pris pour cible
Dans la province méridionale du Fars, des manifestants ont renversé une statue de Qassem Soleimani, ancien commandant de la force al-Qods des Gardiens de la révolution, figure centrale du régime. Des images authentifiées par l’AFP montrent des manifestants acclamant la chute de la statue. Cet acte symbolique illustre la radicalisation du mouvement, dont les slogans dépassent désormais largement les revendications économiques.
Dans plusieurs villes, des manifestants ont également démonté ou détruit des caméras de surveillance, notamment à Mashhad.
Une crise économique comme déclencheur
Le déclencheur immédiat des protestations est l’effondrement de la monnaie nationale et l’explosion du coût de la vie. Selon des chiffres relayés par des médias iraniens et l’AFP, les prix des produits alimentaires ont augmenté de plus de 70 % en un an, et les médicaments d’environ 50 %. La suppression récente d’un taux de change subventionné pour les importateurs a provoqué une flambée immédiate des prix.
Le gouvernement reconnaît la gravité de la situation, mais affirme disposer de peu de leviers, imputant la crise principalement aux sanctions occidentales liées au programme nucléaire iranien.
Universités, arrestations et confessions forcées
Selon HRANA, 34 universités ont été touchées par des rassemblements depuis le début du mouvement, avec 46 protestations étudiantes recensées. Au moins 48 étudiants ont été arrêtés. L’université Amirkabir a annoncé le report des examens de fin de semestre, invoquant les «circonstances particulières».
Par ailleurs, 45 cas de confessions forcées ont été diffusés par les médias d’État, selon HRANA. Des menaces, convocations informelles et pressions judiciaires ont également visé des journalistes, des militants et des figures culturelles.
Réactions nationales et internationales
Le président iranien Masoud Pezeshkian a appelé à la retenue, demandant d’éviter toute « violence ou coercition » et plaidant pour le « dialogue ». Les autorités judiciaires, tout en minimisant l’ampleur des manifestations, ont annoncé l’ouverture de poursuites contre des individus, des commerces et des marques accusés de soutenir le mouvement.
À l’international, le président américain Donald Trump a menacé l’Iran de «frappes sévères» si les autorités tuaient des manifestants. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a estimé que l’économie iranienne était «sur le fil du rasoir». L’Allemagne, le Canada, le Parlement européen et plusieurs responsables occidentaux ont condamné l’«usage excessif de la force» et exprimé leur soutien au droit de manifester pacifiquement.
Les autorités iraniennes ont dénoncé ces prises de position comme des ingérences étrangères, accusant les États-Unis et leurs alliés de mener une «guerre hybride» contre l’Iran.
Un mouvement décentralisé, mais politiquement affirmé
Contrairement au soulèvement de 2022 lié à la mort de Mahsa Amini, le mouvement actuel est largement décentralisé et sans leadership unique. Toutefois, Reza Pahlavi, fils de l’ancien chah, tente de s’imposer comme figure de ralliement depuis l’exil. Son nom est régulièrement scandé lors des manifestations, et des slogans appelant au retour de la monarchie ont été entendus à Mashhad, Téhéran, Babol et Tabriz.
Les autorités affirment surveiller étroitement les participants, y compris ceux scandant des slogans depuis leurs domiciles, et évoquent l’usage de drones et d’outils de reconnaissance pour identifier les protestataires.
Malgré une répression jugée jusqu’ici moins massive qu’en 2022 par certains analystes, l’ampleur géographique, sociale et politique du mouvement constitue un défi majeur pour le pouvoir iranien, fragilisé par une crise économique profonde, une défiance populaire persistante et un contexte régional et international extrêmement tendu.



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