Affaire Abou Omar: zones d’ombre, rivalités et bataille judiciaire

Entrée dans une phase judiciaire déterminante, l’affaire du prétendu prince saoudien, Abou Omar, continue de diviser, y compris au sein des milieux judiciaires. Entre aveux contestés, accusations non étayées matériellement et soupçons de manipulations politiques, le dossier révèle une mécanique complexe où se croisent figures religieuses, plaignants au passé trouble et luttes d’influence au sommet.

L’affaire du prétendu prince saoudien, connu sous le nom d’Abou Omar, continue de secouer les sphères politiques, judiciaires et religieuses libanaises. Entrée dans une phase judiciaire décisive avec l’élargissement des poursuites et le transfert du dossier à la juge d’instruction de première instance à Beyrouth, Roula Othman, l’affaire reste toutefois marquée par de profondes divergences d’interprétation, y compris au sein des milieux judiciaires.

Selon un avocat proche de l’enquête et qui s’est confié à Ici Beyrouth sous couvert d’anonymat, plusieurs éléments centraux du récit dominant gagneraient à être examinés avec prudence. D’après lui, les faits établis à ce stade ne correspondent pas toujours à la gravité des accusations largement relayées dans l’espace public.

L’enquête judiciaire

Sur le plan judiciaire, le procureur général près la cour d’appel de Beyrouth, Raja Hamouche, a engagé des poursuites contre plusieurs personnes, parmi lesquelles Khaldoun Oraymet, cheikh sunnite, juge et figure influente de Dar el-Fatwa, la plus haute instance religieuse sunnite. Son fils Mohammad, actuellement en fuite, Moustapha Hessiane, mécanicien originaire du Akkar présenté comme Abou Omar, ainsi que le cheikh Khaled Sabsabi, sont également visés.

Les chefs d’accusation incluent notamment l’escroquerie, l’usurpation d’identité, l’extorsion, le faux témoignage et l’atteinte aux relations entre le Liban et l’Arabie saoudite. L’affaire porte, on le rappelle, sur un homme accusé de s’être fait passer pour un proche de la cour royale saoudienne afin d’influencer des responsables politiques libanais et d’obtenir des sommes d’argent, dans un contexte de grande fragilité institutionnelle.

Plusieurs responsables politiques ont ainsi été entendus en tant que témoins. Tous ont nié toute implication financière ou politique. Après une enquête préliminaire menée par le procureur général près la Cour de cassation, Jamal Hajjar, le dossier a été transmis à Raja Hamouche qui, après avoir formellement engagé les poursuites, l’a soumis à la juge Roula Othman. Celle-ci devra désormais approfondir les investigations, notamment en retraçant les circuits financiers, en confrontant les versions contradictoires et en évaluant la validité des aveux recueillis.

Qui est Moustapha Hessiane?

Présenté par l’accusation comme l’homme derrière l’identité d’Abou Omar, Moustapha Hessiane est un mécanicien originaire du Akkar. Cette identification reste toutefois sujette à débat au sein même des milieux judiciaires.

Selon l’avocat interrogé par Ici Beyrouth, il est difficile d’expliquer comment un citoyen sans statut officiel aurait pu, durant plusieurs années, convaincre d’anciens Premiers ministres, des responsables politiques et des universitaires de premier plan de son appartenance aux cercles du pouvoir saoudien.

M. Hessiane aurait effectivement reconnu, au cours de l’enquête, être Abou Omar. Or, ces aveux auraient été obtenus sous forte pression. L’avocat, interrogé par Ici Beyrouth, affirme que l’intéressé aurait été enlevé et violemment agressé avant son interrogatoire, subissant notamment une fracture de la mâchoire. Ces allégations, appuyées par des témoignages familiaux et des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, jettent un sérieux doute sur les conditions dans lesquelles ces aveux ont été recueillis et constituent désormais un point central que l’instruction devra éclaircir.

Ahmad Haddara, un plaignant au profil controversé

Au cœur du dossier figure Ahmad Haddara, principal plaignant dans l’affaire. L’homme d’affaires affirme avoir versé des dizaines de milliers de dollars au cheikh Khaldoun Oraymet et avoir été victime de la supercherie d’Abou Omar. À ce stade, selon les sources consultées, ces déclarations ne sont toutefois étayées par aucun élément matériel probant versé au dossier.

Toujours selon l’avocat interrogé, Ahmad Haddara aurait joué un rôle central dans la médiatisation de l’affaire par la diffusion de vidéos et par la multiplication des démarches auprès de responsables politiques et diplomatiques. Cela a contribué à imposer un récit accusatoire rapidement relayé dans l’espace public, avant même la consolidation du dossier judiciaire. Sont notamment cités l’ancien ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk, Hicham Tabbara et Samer Ghadbane, qui se présentent comme responsables du bureau du prince Yazid ben Farhane à Beyrouth.

Le profil d’Ahmad Haddara suscite, par ailleurs, de nombreuses interrogations. Selon plusieurs sources concordantes, son nom est associé à une famille décrite comme disposant d’un lourd passif judiciaire à l’étranger, notamment en Australie, où le clan Haddara est régulièrement cité dans des affaires de criminalité organisée, de trafics et de règlements de comptes.  Des allégations que confirment plusieurs articles de presse et dossiers judiciaires rendus publics au fil des années.

Dans ces cercles, Ahmad Haddara est présenté comme un membre actif du clan familial, évoluant dans un environnement marqué par des réseaux structurés, une forte culture de l’omerta et des activités illicites présumées. Des sources proches du dossier estiment que ce contexte pourrait expliquer à la fois sa capacité de mobilisation médiatique rapide et son accès à certains relais politiques et sécuritaires.

Ce positionnement interroge aujourd’hui plusieurs magistrats et observateurs, qui appellent à examiner avec précision le rôle réel du plaignant, ses motivations et la crédibilité globale de ses accusations, dans une affaire dont les enjeux dépassent largement le cadre d’un simple litige financier.

Quel lien entre Oraymet et Abou Omar?

Alors qu’Ahmad Haddara a porté plainte à la fois contre Khaldoun Oraymet et Abou Omar, la question des liens entre les deux accusés demeure centrale. La version que présente l’avocat interrogé par Ici Beyrouth fait remonter les premiers échanges à environ trois ans. Le contact aurait été établi par l’intermédiaire du cheikh Khaled Sabsabi, qui présente Abou Omar comme une personnalité affiliée aux cercles du pouvoir saoudien.

Les discussions, menées exclusivement entre MM. Oraymet et Abou Omar par téléphone, auraient porté alors sur la situation générale du Liban et les équilibres régionaux, sans demande financière ni promesse d’intervention politique. Toujours selon cette version, le cheikh Oraymet aurait cherché à vérifier l’identité de son interlocuteur en sollicitant des références connues. Des noms tels que l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, le professeur Radwan el-Sayyed et un homme du nom de Fahd el-Roukaf, présenté comme spécialiste du dossier libanais, auraient été cités. Radwan el-Sayyed aurait confirmé connaître cette personne, tout comme Fahd el-Roukaf, contacté sur un numéro saoudien transmis par Khaled Sabsabi.

Les échanges se seraient poursuivis, y compris lors d’un séjour médical du cheikh Oraymet à Dubaï. Abou Omar lui aurait alors proposé un transfert vers Riyad pour y être soigné aux frais du royaume, offre déclinée pour des raisons familiales. Il lui aurait également évoqué une décision visant à lui accorder la nationalité saoudienne, sans que cette annonce ne se traduise par un acte officiel. À ce jour, souligne la même source, aucun document ne prouve l’obtention d’un passeport ou d’une nationalité saoudienne par le cheikh Oraymet.

De retour à Beyrouth, Abou Omar sollicite des mises en relation avec certaines figures politiques, notamment le député de Beyrouth, Fouad Makhzoumi et l’ancien ministre Mohammad Choucair, ce que le cheikh Oraymet accepte. Toutefois, selon des éléments versés au dossier, Abou Omar entretenait déjà des contacts directs avec plusieurs responsables politiques, dont l’ancien Premier ministre, Fouad Siniora (depuis 2018), soit bien avant toute interaction avec le cheikh Oraymet, qui ne l’aurait connu qu’à partir de 2023.

Sur le plan financier, aucun élément matériel probant – virements bancaires, documents écrits ou témoignages directs concordants – ne permet, à ce stade, selon la source judiciaire, d’établir l’existence de versements effectués au profit du cheikh Oraymet. Celui-ci n’aurait, par ailleurs, jamais rencontré physiquement Abou Omar.

Au-delà de l’escroquerie, un affrontement d’influence

Des avocats proches du dossier et consultés par Ici Beyrouth dénoncent des accusations à caractère politique et des conditions de détention jugées abusives. D’après eux, cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de rivalités internes à la communauté sunnite, de luttes d’influence et de vacance du leadership, notamment depuis le retrait, en 2022, de l’ancien Premier ministre Saad Hariri  de la vie politique.

Aujourd’hui, le dossier est entre les mains de la juge d’instruction de première instance à Beyrouth, Roula Othman. Les prochaines auditions et expertises détermineront si l’affaire Abou Omar relève d’une escroquerie sophistiquée aux relais multiples, ou si elle masque un affrontement politique plus profond, où la justice se retrouve au cœur d’un champ de bataille bien plus vaste que celui d’une simple fraude.

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