La caricature «Les brûlés font du ski» a provoqué un malaise inédit autour de Charlie Hebdo, jusque parmi ses soutiens historiques. En relançant le débat sur la liberté d’expression, elle interroge une frontière essentielle: que devient la satire quand elle cesse d’attaquer le pouvoir pour s’acharner sur la souffrance?
La question n’est pas nouvelle. Elle revient à chaque polémique: peut-on rire de tout? Longtemps, Charlie Hebdo a incarné une réponse radicale: oui, absolument, sans exception, sans précaution, sans empathie préalable. La provocation comme principe et l’outrance comme méthode. Et nous avons tous été Charlie après l’attentat qui a décimé leur rédaction. Ils avaient réussi à faire l’unanimité, meme auprès de leurs detracteurs tant l’attentat a horrifié le monde. Mais avec le dessin intitulé «Les brûlés font du ski», quelque chose s’est cassé. Irrémédiablement. Non pas dans l’intensité du choc, mais dans sa nature même.
Cette fois, ce ne sont pas seulement les «offensés habituels» qui protestent. Ce sont aussi d’anciens soutiens, parfois mêmes des défenseurs farouches du journal depuis l’attentat de 2015, qui expriment un malaise profond. Un malaise qui ne relève ni du moralisme, ni de la censure, ni du refus de la satire. Un malaise qui touche à une question plus fondamentale: que vise ce dessin, exactement?
La satire, par définition, attaque. Elle dérange. Elle caricature pour révéler. Mais elle a toujours une cible identifiable: un pouvoir, une idéologie, un système, une hypocrisie collective. Ici, la cible est absente. Il n’y a ni institution dénoncée, ni responsables pointés, ni mécanisme de domination exposé. Il n’y a que des corps en feu, des morts récents, des victimes dans un état grave et surtout des familles en état de sidération.
Le dessin ne s’attaque pas à un récit officiel. Il ne démonte pas une récupération politique. Il rejoue la scène du drame, en la recodant sur le mode du gag. De la blague. Deux silhouettes brûlées dévalant une piste de ski. Un jeu de mots. Une référence cinématographique. Et cette légende: «La comédie de l’année».
C’est précisément là que le bât blesse. La satire cesse d’être une arme critique pour devenir une mise en spectacle de la douleur. Non pas pour la détourner (voire l’adoucir)…mais pour l’exhiber.
Face aux réactions, Charlie Hebdo a répondu par un second dessin, convoquant cette fois sa propre tragédie. L’attentat de janvier 2015. Comme si toute critique devenait immédiatement irrecevable, invalidée par le sang versé autrefois. Comme si la mémoire des morts de la rédaction fonctionnait désormais comme un bouclier moral permanent, rendant toute contestation suspecte, voire même indécente ?!
Or, cette dérive est dangereuse. Elle transforme la liberté d’expression en immunité morale. Elle confond la défense d’un principe avec l’exonération de toute responsabilité symbolique. La liberté d’expression protège le droit de publier. Elle ne garantit en rien la justesse du geste, encore moins sa pertinence
Le témoignage de Stéphanie, la mère de Matéo Lesguer, jeune DJ décédé dans l’incendie, vient briser toute tentative de théorisation. Elle écrit : « Mon fils Matéo Lesguer n’est même pas encore enterré… Vous êtes à vomir
Il était DJ, pas là bas pour faire du ski
Et dire que j’étais Charlie
Que voulez-vous dénoncer avec ce dessin??
Rendez hommage à nos enfants et faites une satire des Moretti.
Sa maman Stéphanie ».
Ces mots expriment une stupeur morale, (qui nous a tous saisis): celui de voir la mort de son enfant transformée en matière comique.
C’est ici que la question centrale se pose: quand l’irrévérence cesse-t-elle d’être courageuse pour devenir strictement et gratuitement choquante?
La satire n’est pas un droit d’usage illimité sur la souffrance d’autrui. Elle n’est pas un permis de recycler le réel traumatique sous couvert d’humour noir. Elle suppose une intelligence du contexte. Sans cela, elle n’est plus transgressive, elle devient brutale. Et au lieu de déranger le pouvoir, elle blesse les (sur) vivants!
Ce débat n’oppose pas la liberté d’expression à la sensibilité. Il oppose deux conceptions de la satire. L’une, exigeante, risquée, qui vise haut et frappe fort. L’autre, appauvrie, (presque devenue un réflexe) qui confond provocation et lucidité. La première dérange parce qu’elle pense. La seconde choque parce qu’elle ne se donne même plus la peine de penser!
Refuser ce dessin n’est pas un rejet pas de l’humour noir, loin de là. C’est refuser l’idée que tout réel traumatique serait immédiatement disponible pour la blague. C’est rappeler que la satire n’est pas une valeur en soi, mais un outil, et qu’un outil, lorsqu’il est mal utilisé, – ce qui est bien le cas pour ce dessin – , devient une arme aveugle et surtout, gratuite!
Ce dessin a produit un effet rare: une forme d’unanimité négative. Non pas l’unanimité des offensés professionnels, mais celle d’un public beaucoup plus large qui ne se reconnaît ni dans l’indignation religieuse ni dans la censure morale. Des lecteurs de tous horizons, croyants ou non, de gauche comme d’ailleurs, expriment le même constat: se moquer de systèmes obscurantistes ou de pouvoirs oppressifs relève de la satire; tourner en dérision la mort violente de jeunes gens, dans une tragédie qui touche n’importe quel être humain, toutes cultures et confessions confondues, relève d’un manquement éthique élémentaire.
Ce malaise s’est d’ailleurs déplacé sur le terrain judiciaire. Le dessin ferait désormais l’objet d’une plainte pénale en Suisse. Un couple valaisan, l’avocat Stéphane Riand et son épouse Béatrice Riand, a annoncé avoir saisi le Ministère public du canton du Valais. Ils estiment que la caricature, représentant «deux brûlés à la peau carbonisée dévalant en souriant une piste de Crans-Montana», transforme des victimes réelles en actrices consentantes de leur propre destruction. Une déshumanisation graphique qui, selon eux, porte gravement atteinte à la dignité humaine et tombe sous le coup de l’article 135 du Code pénal suisse, relatif à la diffusion d’images de cruauté dépourvues de valeur culturelle digne de protection. La plainte vise la direction de Charlie Hebdo et son dessinateur, Éric Salch, et demande l’ouverture d’une instruction pénale ainsi qu’une créance compensatrice au profit des victimes.
Non, les brûlés ne font pas du ski.
Ils souffrent l’enfer dans leurs lits d’hôpitaux, quand ils ne meurent pas asphyxiés, brûlés vifs, piégés dans des lieux devenus des tombeaux.
Et non, ce n’est pas la comédie de l’année, mais bel et bien l’innommable tragédie de 2026 !

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