Non seulement le président des États-Unis est à la tête de l'armée la plus puissante du monde, mais il est capable de dompter et fouetter les marchés rien qu'en exprimant ses pensées. En quelques minutes, un simple message peut faire perdre des milliards de dollars et créer une inefficience de marché alimentée par l'attention des petits investisseurs.
Le pouvoir d'un message de 280 caractères
22 décembre 2016, après la fermeture des marchés. Donald Trump, fraîchement élu président, publie un tweet cinglant sur Lockheed Martin et son programme d'avions de combat F-35, jugé trop coûteux. Le lendemain matin, l'action du géant de la défense s'effondre de 2%, effaçant 1,2 milliard de dollars de capitalisation boursière en quelques heures. Puis, aussi rapidement qu'elle était tombée, l'action se redresse et récupère ses pertes avant la clôture.
Cette volatilité spectaculaire illustre un phénomène sans précédent dans l'histoire de la finance: jamais un dirigeant politique n'a disposé d'un tel pouvoir de déstabilisation instantanée des marchés. Entre novembre 2016 et octobre 2019, Trump a publié plus de 40 000 tweets, dont plus de 10 000 pendant son mandat présidentiel. Mais ces messages ont-ils un réel impact économique ou ne sont-ils que du bruit médiatique ?
Une méthode scientifique pour mesurer l'effet Trump
Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs de l'université norvégienne des sciences et technologies a développé une méthodologie révolutionnaire. En croisant l'heure exacte de publication de près de 9 000 tweets avec les données financières minute par minute, Peder Gjerstad, Peter Filip Meyn, Peter Molnár et Thomas Dowling Næss ont pu observer en temps réel ce qui se passe sur les marchés après chaque message présidentiel.
Leurs conclusions, publiées en 2021, sont sans appel: dans les 30 minutes suivant un tweet de Trump, l'indice S&P 500 enregistre une baisse moyenne. Le volume des transactions explose tandis que l'indice de volatilité VIX, surnommé «l'indice de la peur», grimpe significativement. Les marchés réagissent instantanément, prouvant ainsi un lien de causalité direct entre les paroles du président et les mouvements boursiers.
Les mots qui font trembler les marchés
Tous les tweets ne provoquent pas le même séisme. L'analyse révèle que certains termes agissent comme de véritables détonateurs économiques. Lorsque Trump utilise le mot «products» dans ses messages, les marchés enregistrent une chute moyenne de 30 points de base en une heure. Le mot «tariff» provoque une baisse de 10 points de base. À l'inverse, son mot fétiche «great», pourtant omniprésent avec plus de 2 000 occurrences, n'a pratiquement aucun effet sur les cours.
Krishan Rayarel, chercheur à l'université de Nottingham, a analysé 24 tweets ciblant spécifiquement des entreprises. Ses résultats, issus d'une étude de 2018, précisent l'ampleur de l'impact: un tweet positif génère un rendement anormal de 1,04% le jour de sa publication, tandis qu'un tweet négatif provoque une chute de 0,85%. Plus révélateur encore, le volume de trading explose de 43,54% le jour du tweet, témoignant d'une activité frénétique sur les marchés.
L'exemple de Nordstrom en février 2017 illustre parfaitement cette volatilité absurde. Le détaillant avait annoncé le retrait de la ligne de vêtements d'Ivanka Trump de ses magasins. Donald Trump réagit alors publiquement sur Twitter pour défendre sa fille, qualifiant la décision de «terrible» et dénonçant un traitement «injuste». Immédiatement après ce tweet, l'action Nordstrom plonge de 0,3%. Mais en quatre minutes seulement, elle récupère ses pertes et termine même la journée en hausse de 4%. Cette séquence montre l'absurdité de la situation: les marchés réagissent d'abord par réflexe à un tweet qui ne contient aucune information économique réelle, avant de retrouver rapidement leur rationalité.
La guerre commerciale comme obsession
En utilisant une technique statistique (dite «allocation latente de Dirichlet») pour classifier automatiquement les tweets par thématiques, les chercheurs norvégiens ont identifié vingt sujets distincts. Un seul provoque des réactions massives et systématiques: la guerre commerciale avec la Chine.
Les tweets sur ce thème entraînent une baisse du S&P 500 qui atteint son point le plus bas environ 75 minutes après la publication. L'effet se propage au-delà des frontières américaines: l'indice Hang Seng de Hong Kong plonge également, tandis que le prix de l'or augmente, confirmant son rôle de valeur refuge en période d'incertitude.
Cette prévisibilité a même permis aux chercheurs de simuler une stratégie de trading simple: vendre ses actions du S&P 500 immédiatement après chaque tweet sur la guerre commerciale, puis les racheter 75 minutes plus tard. Cette approche rudimentaire génère un rendement annuel de 34%, contre 25% pour un investisseur conservant simplement ses actions.
Pour les traders équipés d'algorithmes surveillant le compte présidentiel en temps réel, les tweets de Trump sont devenus une source de profit quasi automatique.
L'attention qui brouille le marché
Mais pourquoi les marchés réagissent-ils aussi fortement et durablement ? L'étude de Nottingham apporte une réponse innovante: l'investissement axé sur l'attention. Les petits investisseurs, submergés par le flot d'informations, ne traitent pas l'ensemble des données disponibles. Ils se focalisent sur ce qui attire leur attention, en l'occurrence les tweets provocateurs du président.
Les preuves sont tangibles: pendant la semaine d'un tweet ciblant une entreprise, les recherches Google pour les termes comme «Amazon stock price» ou «Boeing stock price» passent en moyenne d'un indice de 36 à 68, soit une augmentation de 89%. Cette explosion de l'intérêt public démontre que Trump ne se contente pas de bouger les marchés, il capte l'attention collective et crée une inefficience temporaire.
Contrairement à la théorie des marchés efficaces, qui postule que les prix intègrent instantanément toute nouvelle information, les données montrent que l'effet Trump persiste deux à trois jours. Ce délai de réaction, documenté par les deux études, prouve que les marchés ne sont pas parfaitement rationnels face aux déclarations présidentielles.
Un pouvoir sans précédent
Ce phénomène marque une transformation profonde de la finance moderne. Les études antérieures se limitaient à analyser l'effet d'un changement de président, un événement ponctuel survenant tous les quatre ans. Avec Trump, la situation s'inverse: chaque jour peut apporter son lot de déclarations susceptibles de faire bouger les cours. Les données couvrent la période 2016-2019, avant la pandémie et son retour au pouvoir en 2025.
Reste à savoir jusqu'où l'effet Trump peut persister avant que les investisseurs ne finissent par s'immuniser contre sa rhétorique. Les algorithmes de trading se sont certainement adaptés, intégrant désormais la surveillance de ses comptes sur les réseaux sociaux. Mais une chose demeure certaine: dans l'histoire de la finance, rares sont les individus qui, d'un simple message, ont pu faire trembler les bourses mondiales et remettre en question les théories économiques établies.




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