Les prisons libanaises au bord de l’explosion: morts derrière les barreaux et justice suspendue
©JOSEPH BARRAK / AFP

Il est devenu urgent de s’attaquer à la surpopulation carcérale, en adoptant des lois spécifiques, en simplifiant les procédures judiciaires, en accélérant les procès, en appliquant pleinement les articles 108 et 111 du Code de procédure pénale sur les mises en liberté, et en renforçant le nombre de juges ainsi que les moyens consacrés au transfert des détenus

Lorsque les conditions de détention deviennent plus cruelles que d’être derrière les barreaux, lorsque la moisissure, l’humidité et les rats se font les témoins silencieux de la souffrance des détenus, lorsque la pénurie aiguë de nourriture, de médicaments et de matériel médical scelle  leur sort, et que les procès deviennent, pour beaucoup, un horizon inaccessible, il n’est alors plus permis de s’interroger sur les raisons qui ont conduit les prisons libanaises au bord de l’implosion.

Ces derniers jours, la prison oubliée de Roumieh est de nouveau revenue sur le devant de la scène, après l’ajout d’un nouveau nom à la liste de ses victimes. Le 18 janvier courant, le Comité des familles des détenus au Liban a annoncé que le détenu Ali Kadri, âgé de 36 ans, a mis fin à ses jours à la prison de Roumieh, désespéré par le blocage répété de ses audiences judiciaires en raison des grèves successives, la dernière en date étant l’arrêt de travail des assistants judiciaires. Le comité précise que «le détenu était incarcéré dans le cadre d’un dossier en souffrance devant le tribunal de Baabda et avait passé 61 mois sans comparaître ne serait-ce qu’une seule fois devant un juge».

Ali Kadri n’est malheureusement pas le seul détenu dont le nom vient s’ajouter à la liste des décès enregistrés ces dernières semaines et ces derniers mois. La grève des assistants judiciaires, entamée le 13 janvier et prévue jusqu’au 25 du mois, n’est pas la seule épreuve à laquelle font face les détenus. Nombre d’entre eux restent incarcérés pendant des années sans jugement, dans des conditions humaines extrêmement éprouvantes, marquées par une accumulation de crises: une surpopulation carcérale dépassant les 300 %, une propagation inquiétante des maladies et des germes, des retards chroniques dans le traitement des dossiers. À cela s’ajoutent la dégradation des services, la négligence et la défaillance des autorités, ainsi que l’absence totale de signes annonciateurs d’un quelconque soulagement ou de solutions structurelles à court terme.

Dans ce contexte, le député Michel Moussa, président de la Commission parlementaire des droits de l’homme, déclare à Houna Loubnan que «les prisons libanaises constituent une bombe humanitaire à retardement». Il indique que «la commission tiendra une réunion jeudi afin d’examiner la situation des prisons à la lumière des récents décès et suicides à Roumieh, et entendra les forces de sécurité concernées pour établir les circonstances exactes des faits. Une enquête sérieuse et transparente est indispensable pour en déterminer les causes directes et prendre les mesures qui s’imposent afin d’éviter la répétition de tels drames».

Il insiste sur le fait que «les prisons souffrent d’un problème chronique qui figure parmi l’une des principales causes de l’aggravation des décès: la surpopulation. D’une part, les cellules de garde à vue sont utilisées comme des prisons, et d’autre part, le nombre de détenus dans les établissements pénitentiaires dépasse de deux à trois fois leur capacité normale, une situation totalement inacceptable».

Michel Moussa souligne également «la nécessité de disposer de prisons équipées pour accueillir un plus grand nombre de détenus, mais aussi d’accélérer les procès. Un grand nombre de personnes incarcérées n’ont toujours pas été jugées ou leurs dossiers n’ont pas été tranchés. Il est tout aussi essentiel de se pencher sérieusement sur les mises en liberté et les délais de détention préventive. Il existe toute une série de mesures indispensables que nous réclamons depuis longtemps».

Problèmes structurels et solutions de fortune

La question de la surpopulation est également mise en lumière par Me Joseph Eid, président de la Commission des prisons au barreau de Beyrouth. Il révèle à Houna Liban que «le taux de surpopulation à la prison de Roumieh a atteint 340 %, tandis que les détenus non condamnés représentent 83 % des 8 400 prisonniers répartis sur 25 prisons et 229 centres de détention». Il explique que «les crises économiques successives depuis plus de six ans, conjuguées aux grèves et aux mouvements de protestation au sein de l’appareil judiciaire, ainsi qu’au manque de moyens dédiés au transfert des détenus, ont entraîné l’accumulation des dossiers et des retards judiciaires, contribuant directement à l’explosion de la surpopulation».

Selon lui, cette situation a entraîné une dégradation sévère des conditions sanitaires, alimentaires et psychologiques dans les prisons, ainsi qu’à une multiplication des mouvements de révolte, pouvant parfois dégénérer en chaos. «Le niveau des soins médicaux s’est effondré, et le nombre d’hôpitaux conventionnés est passé de huit à seulement deux», précise-t-il. Concernant les décès récents, des informations ont circulé faisant état d’une propagation de la tuberculose et du choléra à Roumieh. «Nous avons suivi ce dossier de près. Le ministère de la Santé publique a dépêché une équipe médicale spécialisée, des examens ont été réalisés sur des dizaines de personnes, et tous les résultats se sont révélés négatifs», affirme Me Eid.

La Direction générale des Forces de sécurité intérieure avait d’ailleurs annoncé que, les 29, 30 et 31 décembre 2025, et en coordination avec les forces de sécurité, des équipes spécialisées du ministère de la Santé avaient examiné les dossiers des détenus transférés du bâtiment des mineurs vers les hôpitaux. Des radiographies ont également été effectuées pour tout détenu présentant une toux ou le moindre symptôme. Les résultats des tests de dépistage de la tuberculose et du choléra se sont avérés négatifs pour l’ensemble des personnes concernées, confirmant l’absence de toute épidémie à la prison de Roumieh».

Malgré cela, Me Eid affirme que «la situation sanitaire à Roumieh reste extrêmement préoccupante. Les prisons souffrent d’un manque criant de médicaments, d’hôpitaux partenaires, de médecins conventionnés, d’ambulances équipées et d’hôpitaux de campagne dans les établissements centraux. Le suivi médical et psychologique est largement insuffisant, ce qui mène à des situations catastrophiques, dont les récents suicides». Il souligne néanmoins que «les Forces de sécurité intérieure accomplissent leur devoir dans des conditions extrêmement difficiles».

Joseph Eid tient l’État et les responsables concernés pour pleinement responsables de la situation dramatique des prisons. Il appelle à «la mise en œuvre immédiate d’un plan d’action, pour traiter, a minima, la crise sanitaire et éviter une aggravation de la situation». Il insiste, par ailleurs, sur «l’importance d’une coopération étroite entre les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de la Santé, les organisations internationales de défense des droits humains, ainsi que les barreaux de Beyrouth et de Tripoli».

Il réaffirme enfin «la nécessité absolue de s’attaquer à la surpopulation carcérale, notamment via l’adoption de lois spécifiques, la simplification des procédures judiciaires, l’accélération des procès, l’application des articles 108 et 111 du Code de procédure pénale relatifs aux mises en liberté, ainsi que l’augmentation du nombre de juges et des moyens logistiques pour le transfert des détenus».

Il est inacceptable que les problèmes chroniques des prisons libanaises continuent d’être traités par des solutions de fortune. Il est tout aussi inadmissible que les détenus soient réduits à de simples chiffres ou à des noms sur des actes d’accusation, ou que des personnes en détention provisoire, parfois innocentes, soient abandonnées à une justice lente et arbitraire. Ce qui se passe derrière les barreaux n’appelle pas seulement à tirer la sonnette d’alarme, mais exige une action rapide et déterminée, visant d’abord les prisons, puis un système institutionnel profondément fragilisé. La réforme sérieuse de ce dossier verra-t-elle enfin le jour, avant qu’il ne soit trop tard?

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