Liban: le pays qui s’effondre, immeuble après immeuble
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D’effondrement en effondrement, le Liban va mal à plus d’un niveau. Le dernier épisode en date concerne l’écroulement d’un immeuble résidentiel dans le quartier de Qobbé, à Tripoli. Survenu à l’aube de samedi, l’incident a ravivé une angoisse sourde et persistante chez de nombreux Libanais: celle de voir des bâtiments fragilisés par le temps, la négligence et l’absence de contrôle s’effondrer à tout moment, emportant avec eux des vies et rappelant cruellement l’ampleur du délitement de l’État.

À Tripoli, la municipalité reconnaît, depuis plusieurs années, l’existence d’un nombre préoccupant d’immeubles menaçant ruine, en particulier dans les quartiers anciens où le bâti remonte parfois à plus d’un demi-siècle, sans rénovation structurelle majeure. Une réalité loin d’être propre à la ville du Liban-Nord, tant le phénomène touche l’ensemble du territoire libanais.

Un parc immobilier miné par le temps et l’absence de recensement

Avant 2023, la municipalité de Tripoli évoquait quelques centaines d’immeubles structurellement fragilisés. Après le séisme de février 2023, ressenti au Liban à la suite des tremblements de terre dévastateurs en Turquie et en Syrie, des responsables municipaux ont mentionné publiquement un chiffre compris entre 700 et 1.000 bâtiments nécessitant une évaluation ou une intervention urgente. Une réalité corroborée par Amnesty International, qui fait état de milliers de personnes vivant dans des logements jugés dangereux dans la ville, souvent sans solution de relogement viable.

Ces estimations, bien que variables selon les sources et les méthodologies, convergent vers un même constat: le danger n’est ni marginal ni ponctuel, d’autant que ce constat s’étend bien au-delà de Tripoli. À l’échelle nationale, aucun recensement exhaustif et centralisé n’a jamais été achevé. Les données disponibles sont fragmentaires et reposent sur des initiatives locales, des ordres professionnels ou des ONG.

Plusieurs études universitaires et professionnelles estiment que des milliers de bâtiments à travers le pays présentent de sérieuses vulnérabilités structurelles, notamment ceux construits avant l’introduction des normes parasismiques en 2005.

Dans le Grand Beyrouth, où la densité urbaine est parmi les plus élevées du bassin méditerranéen, le problème est exacerbé par la vétusté du bâti, les surélévations anarchiques et les dégâts toujours visibles causés par l’explosion du 4 août 2020. Près de six ans après la catastrophe, nombre d’immeubles endommagés n’ont fait l’objet que de réparations superficielles, sans renforcement structurel en profondeur.

Cette absence de données consolidées est en elle-même révélatrice d’un problème structurel. Au Liban, la sécurité des immeubles repose davantage sur des alertes ponctuelles que sur une politique publique cohérente.

Normes, permis, contrôles: un cadre légal sans véritable suivi

Sur le plan légal, le cadre existe pourtant. La réglementation de l’urbanisme et de la construction repose sur des textes datant, pour l’essentiel, des années 1980 et 2000. Les permis de construire sont soumis à l’approbation des municipalités et des autorités compétentes, sur la base de plans établis par des ingénieurs agréés. Depuis le milieu des années 2000, des décrets imposent également des normes de sécurité, notamment en matière de résistance sismique, de prévention incendie et d’installations techniques comme les ascenseurs.

Le Liban étant situé sur une zone de failles actives, les constructions récentes sont théoriquement tenues de respecter des normes parasismiques inspirées de standards internationaux. Ces normes visent à limiter l’effondrement total des bâtiments en cas de secousse majeure et à permettre l’évacuation des occupants. Sur le papier, le dispositif est clair.

Dans les faits, son application demeure inégale. Les ingénieurs spécialistes du génie civil soulignent que l’intégration des normes parasismiques est relativement récente et que leur efficacité dépend étroitement de la qualité des études géotechniques, du respect des plans et du suivi des chantiers. Or, dans un pays où les capacités de contrôle de l’administration sont limitées, ces vérifications se concentrent le plus souvent sur la phase initiale du projet. Une fois le permis accordé et le bâtiment achevé, le contrôle n’est plus poursuivi.

Contrairement à ce qui se fait dans de nombreux pays, le Liban ne dispose d’aucun système national imposant des inspections périodiques obligatoires des immeubles résidentiels. Il n’existe pas de mécanisme institutionnalisé permettant de vérifier, à intervalles réguliers, l’état des structures porteuses, l’évolution des fissures, l’affaissement des fondations ou l’impact de l’humidité et de la corrosion sur les matériaux. Avec le temps, des bâtiments initialement conformes peuvent ainsi devenir dangereux sans que cela ne déclenche d’alerte officielle.

Responsabilités diluées et État en retrait

La question des responsabilités complique davantage le tableau. L’État définit les normes et fixe les cadres réglementaires, mais il manque de moyens pour en assurer l’application. Les municipalités se retrouvent en première ligne pour la délivrance des permis et le suivi local, mais disposent rarement d’équipes techniques suffisantes pour inspecter des milliers d’immeubles anciens. Elles ne bénéficient pas du budget nécessaire aux inspections de terrain.

Quant aux propriétaires, ils portent légalement la responsabilité de l’entretien de leurs bâtiments, mais se heurtent à une réalité économique implacable. Depuis la crise financière de 2019, la valeur des revenus s’est effondrée, les coûts des matériaux ont explosé et l’accès au crédit est quasi inexistant. Pour de nombreux ménages, engager des travaux de consolidation structurelle est devenu hors de portée, même lorsque le danger est avéré.

À ces failles structurelles s’ajoutent des facteurs aggravants. Les séismes régionaux ont accentué des fragilités préexistantes. L’explosion au port de Beyrouth a laissé derrière elle des immeubles endommagés dont certains n’ont jamais été correctement réparés. Les intempéries, de plus en plus fréquentes et violentes, accélèrent la dégradation de structures anciennes, tandis que l’absence de maintenance transforme de simples fissures en menaces réelles.

Les organisations internationales alertent depuis plusieurs années sur la situation à Tripoli, où des milliers de personnes vivent dans des logements jugés dangereux, souvent sans solution de relogement. Elles pointent une double injustice: l’exposition au risque et l’abandon institutionnel. Lorsqu’un immeuble est classé menaçant ruine, les alternatives sont rares. Les évacuations se font souvent sans accompagnement durable, laissant les familles face à un choix impossible: partir sans ressources ou rester malgré le danger.

L’effondrement de Qobbé agit ainsi comme un nouveau révélateur brutal. Il met en lumière un système où les normes existent mais ne sont pas systématiquement appliquées, où les permis sont délivrés sans suivi à long terme et où l’entretien du bâti repose sur une politique publique non structurée. Sans recensement national, sans inspections périodiques obligatoires et sans mécanisme de soutien aux propriétaires, le Liban continuera donc d’avancer à l’aveugle, au rythme des fissures qui s’élargissent.

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