Une vaste étude menée en Chine sur près de vingt ans montre que certains biomarqueurs de la maladie d’Alzheimer évoluent bien avant les premiers troubles de la mémoire. La maladie s’installerait silencieusement, ouvrant la voie à un dépistage et à une prévention plus précoce.
Pendant longtemps, la maladie d’Alzheimer a été pensée comme une pathologie qui commence avec les premiers trous de mémoire, les oublis répétés ou la désorientation. Les recherches récentes racontent une tout autre histoire. Bien avant que les symptômes n’apparaissent, parfois près de vingt ans auparavant, le cerveau serait déjà engagé dans un processus pathologique lent, silencieux, mais mesurable.
C’est ce que confirme une étude chinoise d’envergure, menée sur plus de deux décennies auprès de milliers de participants suivis régulièrement. Les chercheurs y montrent que certains marqueurs biologiques associés à la maladie d’Alzheimer commencent à évoluer jusqu’à 18 ans avant l’apparition des premiers symptômes cognitifs. Une découverte majeure, qui renforce l’idée d’une longue phase dite « préclinique » de la maladie.
Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent sur un point : la maladie d’Alzheimer ne débute pas brutalement. Elle s’installe progressivement, à bas bruit, bien avant toute plainte de mémoire. Dans cette phase silencieuse, les neurones commencent à dysfonctionner, les circuits cérébraux à se désorganiser, sans que la personne concernée n’en ait conscience.
Les chercheurs parlent désormais d’un continuum de la maladie. D’abord une phase préclinique, asymptomatique, puis une phase de troubles cognitifs légers, avant l’entrée dans la démence caractérisée. L’étude chinoise s’inscrit précisément dans cette nouvelle compréhension, en apportant des données longitudinales solides sur le tout début du processus.
L’étude s’est appuyée sur l’analyse répétée de biomarqueurs sanguins et biologiques chez des participants suivis pendant près de vingt ans. Les chercheurs ont observé que certaines protéines liées à la maladie d’Alzheimer commencent à se modifier très tôt, parfois presque deux décennies avant que les premiers troubles de la mémoire ne soient cliniquement détectables.
Parmi ces biomarqueurs figurent notamment des formes spécifiques de la protéine tau phosphorylée, impliquée dans la dégénérescence neuronale, ainsi que des indicateurs indirects de la souffrance des neurones et de l’inflammation cérébrale. Ces marqueurs augmentent progressivement au fil des années, bien avant que les capacités cognitives ne déclinent de manière perceptible.
Ces résultats confirment et prolongent des travaux antérieurs menés en Europe et aux États-Unis, qui avaient déjà montré que les dépôts amyloïdes et les altérations de la protéine tau précèdent de dix à quinze ans les symptômes cliniques. L’apport majeur de cette étude est d’avoir documenté cette évolution sur une période exceptionnellement longue, avec un suivi rigoureux des participants.
Ces avancées relancent une question centrale: faut-il, et peut-on, dépister la maladie d’Alzheimer avant l’apparition des symptômes? Sur le plan scientifique, la réponse est de plus en plus clairement positive. Sur le plan médical et éthique, le débat reste ouvert.
Les biomarqueurs utilisés dans ces études relèvent encore essentiellement de la recherche. Leur détection nécessite des analyses spécialisées, parfois invasives lorsqu’elles reposent sur le liquide cérébro-rachidien, ou encore coûteuses lorsqu’elles impliquent des techniques d’imagerie cérébrale. Toutefois, les progrès récents dans le domaine des tests sanguins changent la donne.
Des tests sanguins capables de détecter des formes spécifiques de la protéine tau ou d’autres marqueurs neuronaux sont aujourd’hui en cours de validation clinique. Ils pourraient, à terme, permettre d’identifier les personnes à risque bien avant l’apparition des symptômes, lors de simples consultations de routine.
Identifier la maladie plus tôt ne signifie pas forcément poser un diagnostic définitif chez des personnes asymptomatiques. L’enjeu est plutôt de repérer un risque accru, afin d’agir sur les facteurs modifiables : contrôle des facteurs cardiovasculaires, activité physique, stimulation cognitive, qualité du sommeil, prévention de l’isolement social.
Cette approche préventive est d’autant plus cruciale que, lorsque les symptômes apparaissent, les lésions cérébrales sont déjà largement installées. Les traitements actuellement disponibles ont alors un effet limité. Intervenir plus tôt pourrait permettre de ralentir, voire de modifier, l’évolution de la maladie.
Les chercheurs insistent toutefois sur un point essentiel : la présence de biomarqueurs anormaux ne conduit pas systématiquement à une démence. Certaines personnes présentent des signes biologiques d’Alzheimer sans jamais développer de symptômes cliniques au cours de leur vie. Cela pose des questions complexes sur l’annonce, le suivi et l’accompagnement des personnes dépistées.
L’étude chinoise s’inscrit dans un mouvement plus large qui redéfinit la maladie d’Alzheimer comme une affection de longue durée, débutant bien avant la vieillesse avancée. Elle confirme que la mémoire qui flanche n’est que la partie émergée d’un processus biologique ancien.
Si ces découvertes ouvrent des perspectives prometteuses pour la prévention et la recherche de traitements plus efficaces, elles rappellent aussi la prudence nécessaire. Le passage de la recherche au dépistage généralisé demandera encore des validations, des cadres éthiques clairs et des stratégies d’accompagnement adaptées.
Une chose est désormais acquise: la maladie d’Alzheimer ne commence pas avec l’oubli. Elle s’installe dans le silence du cerveau, parfois près de vingt ans avant que la mémoire ne vacille.
Sources:
- Nature Medicine – Blood biomarkers of Alzheimer’s disease and early detection
- The Lancet Neurology – Preclinical stages of Alzheimer’s disease
- Alzheimer’s & Dementia (Journal of the Alzheimer’s Association) – Longitudinal biomarker studies
- National Institute on Aging (NIH, États-Unis) – Alzheimer’s disease research updates
- Alzheimer’s Association – Early diagnosis and biomarkers
- Le Quotidien du Médecin – Biomarqueurs de la maladie d’Alzheimer détectables jusqu’à 18 ans avant les symptômes



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