Pourquoi la voyance est-elle majoritairement une affaire de femmes?
La voyance est, depuis des siècles, majoritairement une affaire de femmes. ©Shutterstock

Astrologie, tarot, voyance, oracles: ces pratiques ont toujours accompagné les sociétés et les cultures, sous des formes diverses. En huit volets, cette série explore leur place aujourd’hui, leurs usages, leurs rituels, leurs figures, leurs marchés, leurs dérives et leur présence persistante dans la culture, afin de comprendre ce que leur succès continu dit de nos attentes, de nos doutes et de notre rapport à l’avenir.

Des sorcières d’hier aux médiums d’aujourd’hui, la voyance demeure largement féminine. Une permanence qui éclaire l’histoire de savoirs transmis hors des institutions, longtemps marginalisés, souvent disqualifiés, mais jamais tout à fait effacés.

Elles sont la grande majorité derrière les cartes, les pendules, les lignes de la main. Dans les cabinets discrets comme sur les plateformes en ligne, les voyantes sont presque toujours des femmes. La constance frappe. Elle traverse les époques, les cultures, les supports. La question mérite d’être posée, non pour essentialiser, mais pour comprendre ce que cette permanence révèle.

Car il ne s’agit pas d’un hasard statistique. L’histoire de la voyance est intimement liée à celle de femmes dont le savoir s’est construit en marge des cadres officiels. Longtemps exclues des universités, des institutions religieuses, des lieux de pouvoir intellectuel, elles ont transmis autrement. Par l’oralité, le geste, l’observation, l’expérience vécue. Des formes de connaissance jugées mineures, mais tenaces.

La figure de la sorcière hante encore cet héritage. Accusée, persécutée, brûlée parfois, elle incarne la peur d’un savoir féminin autonome. Ce que l’on a condamné n’était pas seulement la croyance, mais la possibilité pour des femmes de détenir un pouvoir symbolique hors de tout contrôle institutionnel. La voyance s’inscrit dans cette continuité. Elle survit là où d’autres formes de savoir ont été interdites.

Un pouvoir symbolique toléré, parfois redouté

Avec le temps, la violence a changé de forme, mais la marginalisation est restée. La voyance n’a plus été brûlée, mais disqualifiée. Reléguée au rang de superstition, elle a continué à se transmettre dans les interstices. Ce sont souvent des mères, des grand-mères, des tantes qui ont initié. Une transmission discrète, domestique, parfois secrète.

Cette féminisation tient aussi à la nature même de la pratique. La voyance repose sur l’écoute, l’attention, la parole échangée. Elle s’inscrit dans un espace de confidence. Or, historiquement, ces registres ont été assignés aux femmes. Non comme un privilège, mais comme une fonction socialement attendue. Accueillir la parole de l’autre, entendre les inquiétudes, accompagner les moments de fragilité.

Ce rôle d’intermédiaire explique en partie pourquoi les clientes sont elles aussi majoritairement des femmes. La consultation devient un espace de parole autorisé, à l’abri du jugement social. On y parle d’amour, de solitude, de choix difficiles. Des sujets longtemps considérés comme secondaires dans l’espace public, mais centraux dans les existences individuelles.

Pour autant, réduire la voyance à une disposition « naturelle » serait une erreur. Ce que l’on observe relève moins d’une essence féminine que d’une histoire sociale. La voyance a offert aux femmes un champ d’action possible là où d’autres leur étaient fermés. Un espace de reconnaissance symbolique, parfois économique, souvent ambigu.

Aujourd’hui encore, ce pouvoir demeure toléré tant qu’il reste périphérique. La voyante est écoutée, mais rarement reconnue. Elle fascine autant qu’elle dérange. On la consulte, mais on hésite à lui accorder un statut légitime. Cette ambivalence persiste.

Le numérique n’a pas inversé cette dynamique, mais l’a rendue plus visible. Sur les réseaux sociaux, les figures de voyantes se multiplient. Elles parlent face caméra, assument leur rôle, revendiquent parfois une posture professionnelle. Cette exposition change la donne. Elle donne une visibilité nouvelle à un savoir longtemps confiné.

Mais elle ravive aussi de vieilles suspicions. Accusations de manipulation, de crédulité exploitée, de marchandisation de l’intime. Des critiques qui, si elles ne sont pas infondées, s’adressent souvent de manière plus virulente aux femmes qu’aux rares hommes du milieu. Le soupçon n’est jamais loin.

La persistance féminine de la voyance interroge donc moins la croyance que la place accordée aux femmes dans la production du sens. Ce que l’histoire a refusé comme savoir légitime revient sous d’autres formes. Non pour s’imposer, mais pour exister.

Dans cette continuité, la voyante contemporaine n’est ni une survivance folklorique ni une figure anachronique. Elle est l’héritière d’un long déplacement. Celui de femmes qui ont appris à occuper les marges, à y construire des formes de pouvoir symbolique, fragiles mais durables.

Ce qui frappe, enfin, c’est la résilience de cette figure. Malgré les disqualifications, malgré les caricatures, elle demeure. Elle change de décor, de langage, de support, mais conserve sa fonction. Être un point de passage. Un lieu où l’on vient déposer ses doutes.

La voyance reste une affaire de femmes non parce qu’elles seraient naturellement prédisposées, mais parce que l’histoire leur a laissé peu d’espaces pour dire, transmettre et interpréter autrement. Là où d’autres voies étaient barrées, celle-ci est restée ouverte.

À suivre : Voyance en ligne, consultations à distance : quand l’intime devient un marché numérique.

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