Liban, l'histoire d'une négociation 
©Ici Beyrouth

Le Liban signe paradoxalement une trêve en novembre 2024 et trouve le moyen de s’en détourner au lendemain de la signature. Les multiples prétextes incluent la qualité des signataires, leurs ambiguïtés statutaires et leurs intentions. Cela était d'autant plus vrai à un moment où il était crucial de déjouer la contrainte israélienne pour se ressaisir, reprendre la guerre ou, au minimum, maintenir l’état de tension tant que cela servirait les intérêts de l’Iran. C’est à partir de ce faisceau de considérations que s’explique la conduite du pouvoir libanais de l’époque. 

À cet épisode succède la phase de l’élection présidentielle, suivie de la formation d’un nouveau gouvernement qui était hypothétiquement indépendant et moins soumis à la tutelle du Hezbollah, ce dernier ayant exercé sa suzeraineté pendant presque deux décennies. La représentation étant trop idéalisée a fini par se ternir en un temps record et le gouvernement n’a pas tardé à dévoiler ses failles et son inaptitude à opérer en tant qu’entité cohérente. Les incohérences internes l’ont transformé en un ramassis d’entités séparées, plutôt étanches et discrètes que rien ne pouvait réunir en vue d’une action commune et conséquente. 

Les disparités idéologiques, les allégeances partisanes, et les incohérences d’une transition aléatoire et sans script ont fortement conditionné la conduite de fait d’un gouvernement hétéroclite. Indépendamment des qualifications inégales de ses membres, de l’absence d’un narratif commun, ce gouvernement était à la merci des pouvoirs concurrents et peinait à se dégager des tutelles composites qui l’empêchaient d’agir. Il s’est en réalité transformé en un acteur parmi tant d’autres. Il est en effet concurrencé et tenu en échec par le président chiite du parlement, par le pouvoir insidieux de sabotage du Hezbollah, ainsi que par l'absence d'une feuille de route qui pourrait l'aider à baliser son chemin. 

Autrement, le président de la République, une fois élu, révèle implicitement ses dépendances multiples à l’égard du Hezbollah. Ces dépendances commencent par des concessions et des engagements électoraux, et elles finissent par un passif lourd de compromissions en tous genres, remontant à l'époque où il était chef de l'armée libanaise. Les hypothèques cumulées de part et d’autre de l’exécutif rendent suffisamment compte des démarches ambiguës, des actes délibérément manqués et des blocages érigés en cours de chemin. 

À commencer par les subterfuges à partir desquels ils tentaient de justifier l’inaction. Il s'agissait de fournir des prétextes au Hezbollah, lui permettant ainsi de se reconstituer progressivement sur les plans financier et militaire, de réinvestir les diverses instances juridiques et sécuritaires de l’État. Le but était de renouer avec la dynamique du contre-État qu’il a réussi à transformer en un État profond vampirisant l’État et la société de manière symétrique. Quels que soient les prétextes, le pouvoir en place s’est avéré complice du Hezbollah volontairement et involontairement. 

Les déclarations de principe du président de la République lors du discours d’investiture, et la déclaration ministérielle, n’ont pas servi à grand-chose lorsqu’il fallait passer à l’action et mettre à exécution les stipulations de la trêve. En effet, le texte était formel quant à la confiscation des armes, et au démantèlement des extraterritorialités politiques et militaires, tant du côté du Hezbollah que de celui des camps palestiniens, transformés en relais logistiques et opérationnels instrumentés à diverses étapes. Plus de dix mois d’atermoiements alors qu’Israël, fort des stipulations de la trêve, poursuivait la destruction systématique des plateformes opérationnelles et logistiques du Hezbollah et de ses relais.

 Le gouvernement, en faisant preuve d’incapacité et de complicité, mettait en danger la viabilité des accords de trêve, et remettait en cause la consistance de l’État libanais et son aptitude à pouvoir défendre ses prérogatives souveraines, après s’en être intentionnellement dessaisi. Il a fallu l’intervention tenace et soutenue du gouvernement américain et la poursuite assidue de la politique de destruction de l’État israélien pour venir à bout des tentatives de redressement du Hezbollah. 

Néanmoins, cette politique erratique a fini par décrédibiliser l’État libanais, par réduire à néant la souveraineté libanaise, et par étendre les cercles de la létalité dans un pays entièrement transformé en terrain de guerre par le Hezbollah. La solution intermédiaire esquissée au niveau de la commission du “mécanisme” a fait preuve de ses limites. En effet, son agenda était d’ores et déjà circonscrit par le diktat du Hezbollah, qui a fini par en restreindre le champ d’action, et par imposer son récit à l’État libanais, qui s’en est emparé. Sinon, l’échec du comité de surveillance ne faisait que répercuter les insuffisances d’une démarche libanaise timorée, lardée de contradictions idéologiques et stratégiques, qui la condamnait à des échecs présomptifs répétés. 

La visite du chef de l’armée à Washington est ambiguë. Ainsi, le pouvoir exécutif cherche à se décharger au profit de l’armée. Celle-ci n’a finalement aucune prérogative constitutionnelle en matière de souveraineté. De plus, elle est minée de l’intérieur par les tutelles politiques ainsi que par l’état de corruption qui la traverse de part en part, surtout au niveau des hauts gradés, qui leur sont inféodés. Mis à part le fait que la trêve a tourné court vu que l’exécution d’un plan militaire ne peut suffire à elle seule. L’absence d’une perspective politique d’encadrement a fini par produire des effets pervers, alors que cet accord était supposé paver la voie à un projet d’ensemble de règlement politique à un conflit qui s’est indûment prolongé. 

On ne confie pas à un chef militaire la tâche de définir des choix politiques, surtout lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui a fait siennes les thèses du Hezbollah. La visite de Washington ne tardera pas à s’éteindre si les engagements opérationnels ne s’inscrivent pas dans une démarche qui déboucherait sur la signature d’un accord de paix avec l’État d’Israël. Le Liban est dans une posture qui engage sa survie, toute ambiguïté en la matière peut s’avérer fatale. 

Le pays n’est plus en mesure de s’accommoder d’autant de contradictions dans un environnement régional où les lignes de faille géopolitiques sont en état de convulsion. La finalisation d’un accord de paix avec Israël n’est plus une option parmi tant d’autres, il s’agit bien d’un impératif de survie dans un contexte régional incertain. La visite en cours s'inscrit-elle dans le sillage d'un changement de parcours ? Les évolutions à venir nous le diront.

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