Astrologie, tarot, voyance, oracles: ces pratiques ont toujours accompagné les sociétés et les cultures, sous des formes diverses. En huit volets, cette série explore leur place aujourd’hui, leurs usages, leurs rituels, leurs figures, leurs marchés, leurs dérives et leur présence persistante dans la culture, afin de comprendre ce que leur succès continu dit de nos attentes, de nos doutes et de notre rapport à l’avenir.
Des médiums d’aujourd’hui aux figures prophétiques revisitées, la voyance continue d’habiter nos fictions. Cinéma, séries et romans s’en emparent moins pour prédire l’avenir que pour raconter le doute, la perte de contrôle et ce qui résiste à toute explication.
La voyance n’a jamais quitté les récits, mais elle s’y est transformée. Elle n’est plus cantonnée au fantastique ou au folklore. Elle surgit désormais au cœur de mondes très contemporains, réalistes en apparence, traversés par l’angoisse et l’incertitude. Le voyant n’y est plus celui qui sait. Il est celui qui dérange.
Le cinéma récent en offre de nombreux exemples. Dans Hereditary, la médiumnité s’invite dans une famille ordinaire, presque banalement, avant de faire vaciller toute certitude. Rien n’est expliqué, rien n’est maîtrisé. La voyance ne protège pas. Elle ouvre une faille. Dans Saint Maud, les signes et les voix accompagnent une solitude extrême. Le spectateur assiste moins à une révélation qu’à un glissement inquiétant.
Les séries ont largement contribué à renouveler cette figure. Dark en a fait l’un de ses moteurs narratifs. Connaître l’avenir n’y apporte aucune liberté. Au contraire, cela enferme les personnages dans une boucle dont ils ne peuvent s’extraire. Le savoir devient un piège. Dans The OA, visions et expériences mystiques ne cherchent jamais à convaincre. Elles divisent, troublent, laissent le spectateur dans l’incertitude.
Même les séries ancrées dans le réel s’autorisent cette part d’ombre. True Detective, notamment dans sa première saison, mêle enquête policière, visions et références occultes. Plus l’enquête avance, plus il devient clair que la vérité ne se laisse pas entièrement saisir. La voyance, ici, n’apporte pas de réponses. Elle souligne ce qui échappe.
Des figures qui parlent de nous
La littérature contemporaine s’empare de la voyance avec la même ambivalence. Dans La Maison des esprits d’Isabel Allende, la clairvoyance traverse les générations comme une mémoire impossible à faire taire. Elle ne dit pas l’avenir. Elle rappelle le passé. Chez Olga Tokarczuk, les figures mystiques servent à interroger l’autorité, la foi et le pouvoir du récit lui-même.
Des romans plus récents jouent aussi avec l’inexplicable. Night Film de Marisha Pessl brouille constamment la frontière entre réalité et illusion. L’Anomalie d’Hervé Le Tellier introduit une rupture que ni la science ni la raison ne parviennent à absorber totalement. Dans ces récits, la voyance n’est jamais centrale, mais elle plane. Elle agit comme un trouble persistant.
Même les univers technologiques n’y échappent pas. Black Mirror multiplie les scénarios où des dispositifs censés tout prévoir finissent par produire de l’angoisse et de la violence. Le voyant a changé de forme. Il est devenu algorithme, programme, intelligence artificielle. La fonction reste la même. Introduire du doute là où l’on promettait la maîtrise.
Si la voyance fascine autant les fictions actuelles, ce n’est pas parce qu’on y croit davantage. C’est parce qu’elle permet de raconter ce que nos sociétés éprouvent. La peur de perdre le contrôle. Le sentiment que l’avenir se dérobe. L’intuition que tout ne peut pas être expliqué, prévu ou calculé.
Les récits contemporains ne célèbrent pas la voyance. Ils s’en servent comme d’un révélateur. Elle met en scène les limites du savoir. Elle rappelle que voir n’est pas comprendre. Et que savoir trop tôt n’empêche ni l’erreur ni la chute.
Si le voyant continue d’habiter les écrans et les livres, c’est parce qu’il donne une forme à ce malaise diffus. Il incarne le doute. Et tant que l’avenir restera incertain, cette figure continuera de nourrir nos imaginaires.
Avec ce dernier volet, cette série s’achève en montrant combien la voyance, loin d’être marginale, s’inscrit durablement dans nos pratiques, nos récits et nos imaginaires, entre attentes, doutes et usages parfois contradictoires.





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