Huit mois après les frappes, le programme nucléaire iranien reste paralysé
Cette image satellite fournie par Maxar Technologies et datée du 1er juillet 2025 montre une vue plus large des entrées souterraines et de l'activité du complexe d'enrichissement de combustible de Fordo, situé à environ 30 kilomètres au nord de Qom, dans le centre de l'Iran. ©Maxar Technologies / AFP

Près de huit mois après la campagne de frappes israéliennes et américaines contre les installations nucléaires iraniennes, Téhéran peine à reconstituer son programme d'enrichissement d'uranium. Entre sites dévastés, restrictions techniques et incertitudes sur le sort de ses stocks stratégiques, l’Iran fait face à des défis considérables pour relancer ses capacités atomiques.

Des infrastructures d'enrichissement largement détruites

Les trois principaux sites d'enrichissement iraniens ont subi des dommages majeurs lors de la guerre de 12 jours de juin 2025. À Natanz, le cœur historique du programme d'enrichissement situé à 220 kilomètres au sud de Téhéran, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a confirmé la destruction complète de l'installation pilote en surface (PFEP) et des dommages importants aux halls souterrains contenant les cascades de centrifugeuses, selon la World Nuclear Association.

Le site de Fordo, enfoui sous une montagne à 95 kilomètres au sud-ouest de la capitale, n'a pas été épargné. Les deux puits de ventilation ont été ciblés par des bombes anti-bunker américaines GBU-57, et l'AIEA estime que l'installation «a subi des dommages très significatifs», selon un rapport de l'Institut pour la science et la sécurité internationale (ISIS), datant du 21 novembre 2025.

Le complexe d'Ispahan, principalement connu pour sa production d'hexafluoride d'uranium (UF6) – le gaz alimentant les centrifugeuses – présente un tableau tout aussi sombre. Quatre bâtiments ont été endommagés selon l'AIEA, dont le laboratoire chimique central et l'usine de conversion d'uranium. 

L'Associated Press (AP) indique dans son enquête du 31 janvier 2026 que des toits ont récemment été construits au-dessus de deux bâtiments détruits à Ispahan et Natanz, «probablement pour évaluer si des actifs clés ont survécu aux frappes» sans que satellites et observateurs extérieurs puissent voir ce qui s'y déroule.

L'énigme des stocks d'uranium enrichi

L'une des questions les plus pressantes concerne le sort des stocks iraniens d'uranium enrichi, particulièrement les quelque 441 kilogrammes enrichis à 60% – niveau dangereusement proche du seuil de 90% nécessaire pour une arme nucléaire. Avant les frappes du 13 juin 2025, l'AIEA estimait le stock total d'uranium enrichi iranien à 9.875 kilogrammes sous diverses formes, dont 441 kilogrammes enrichis à 60%, 184 kilogrammes à 20% et 6.024 kilogrammes à 5%, selon la World Nuclear Association.

Ces matières étaient entreposées sur les sites de Natanz, Fordow et Ispahan. Fin octobre 2025, le directeur général de l'AIEA, Rafael Grossi, déclarait à l'AP avoir observé «des mouvements autour des sites nucléaires où sont entreposés les stocks d'uranium enrichi». Toutefois, au 19 novembre, l'Agence maintenait son évaluation selon laquelle ces stocks n'avaient pas été déplacés hors des trois sites principaux, bien qu'ils aient pu être déplacés à l'intérieur de ceux-ci.

L'ISIS soulève dans son rapport une hypothèse préoccupante: l'Iran pourrait avoir évacué une partie de ses stocks vers le complexe de tunnels dit Pickaxe Mountain, situé près de Natanz, avant l'engagement américain. Une image satellite du 18 juin montre d'ailleurs un camion quittant l'ancien complexe de tunnels aux alentours de 9h du matin, heure locale. Les deux entrées de ce tunnel semblent désormais bloquées par de la terre, selon les images de novembre analysées par l'institut.

Une capacité de production paralysée

Au-delà de la destruction des installations d'enrichissement, c'est toute la chaîne de production qui est brisée. L'usine de conversion d'uranium d'Ispahan, d'une capacité de 200 tonnes par an et mise en service en 2004, est sévèrement endommagée. Cette installation produisait l'hexafluoride d'uranium naturel alimentant les centrifugeuses de Natanz et Fordow, rappelle la World Nuclear Association.

Les capacités de fabrication de centrifugeuses ont également été ciblées. Le site TESA Karaj, qui fabriquait les composants non rotatifs des centrifugeuses, reste «détruit sans qu'aucun nettoyage n'ait été effectué», selon l'ISIS. Les ateliers Kalaye Electric sur Damavand Road à Téhéran, qui testaient les assemblages de rotors de centrifugeuses avancées sous surveillance AIEA jusqu'en 2021, sont également hors service.

«L'Iran ne semble actuellement pas capable d'enrichir l'uranium de manière significative ni de fabriquer des centrifugeuses en nombre important», conclut le rapport de l'ISIS. «Les installations clés d'enrichissement nucléaire, d'hexafluoride d'uranium et de fabrication et recherche-développement de centrifugeuses restent sévèrement endommagées ou détruites.»

Des tentatives de dissimulation et de reconstruction

Les images satellites analysées par l'Associated Press et Planet Labs révèlent des activités suspectes sur plusieurs sites. À Natanz et Ispahan, des toits ont été érigés au-dessus des bâtiments détruits – les premières activités majeures visibles par satellite depuis la fin de la guerre. 

Andrea Stricker, analyste à la Foundation for Defense of Democracies, citée par l’AP, estime que ces structures visent à «évaluer si des actifs clés – comme des stocks limités d'uranium hautement enrichi – ont survécu aux frappes» sans que les États-Unis ou Israël puissent observer ce qui a été récupéré.

Paradoxalement, certains sites liés à la dimension militaire du programme montrent des signes de reconstruction rapide. Le site Taleghan 2, à Parchin, bombardé par Israël en octobre 2024 mais épargné en juin 2025, fait l'objet d'une reconstruction «très rapide», selon l'AP. Ce site, associé au programme Amad de développement d'armes nucléaires au début des années 2000, accueillerait désormais «une grande enceinte de confinement pouvant être utilisée pour des tests d'explosifs puissants», d'après l'analyste Lewis Smart de Janes cité par l'AP.

Un avenir incertain sous pression internationale

Face à cette situation, l'AIEA a formellement déclaré l'Iran en violation de ses obligations de non-prolifération le 12 juin 2025 – une première depuis 20 ans. En octobre 2025, Téhéran a officiellement mis fin à l'accord sur le nucléaire de 2015 (JCPOA), déclarant nulles toutes les restrictions sur son programme, tout en affirmant rester ouvert à la diplomatie, rapporte la World Nuclear Association.

Le président américain Donald Trump a répété ses exigences pour que l'Iran négocie un accord sur son programme nucléaire, menaçant de nouvelles frappes militaires en lien avec la répression violente des manifestations dans le pays. Les États-Unis ont déployé le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers lance-missiles en Méditerranée orientale, bien qu'il reste incertain si Trump décidera d'employer la force, note l'AP.

Sans accès aux sites et sans informations actualisées de l'Iran, l'AIEA doit se fier aux images satellites, qui ne révèlent qu'une partie de la réalité. Des questions cruciales demeurent sans réponse. Où se trouvent exactement les stocks d'uranium enrichi? Quel est l'état réel des installations souterraines? Combien de centrifugeuses fonctionnelles restent à l'Iran? Jusqu'à ce que les inspecteurs internationaux retrouvent l'accès aux sites, ces interrogations continueront d'alimenter les tensions au Moyen-Orient.

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