Le regard féminin comme scandale politique
En Iran, une répression punitive et humiliante : rendre la présence féminine coûteuse. ©Shutterstock

Dans l’économie symbolique d’un pouvoir patriarcal comme celui d’Iran, le corps des femmes devient support de loi, vitrine de l’ordre moral, surface où l’autorité prouve sa capacité à s’inscrire dans le quotidien. Dès lors, quand les femmes se soulèvent, quand elles apparaissent sans honte, quand elles parlent en leur nom, c’est l’architecture même du pouvoir qui vacille.

Ces femmes ne contestent pas seulement une mesure ou un gouvernement. Elles déplacent le regard. Et si elles sont la cible des forces gouvernementales, c’est à cause de la terreur qu’elles suscitent chez les détenteurs de l’ordre public et moral. La violence genrée ne relève alors plus uniquement d’une idéologie religieuse ou d’un conservatisme social. Le regard féminin libéré devient un scandale politique, non parce qu’il serait clairement provocateur, mais parce qu’il signifie surtout l’irruption d’un sujet là où l’on exigeait un objet. Cette irruption appelle une réplique qui est, certes, répressive, mais elle est surtout punitive, vindicative, humiliatrice. Ainsi se pose la question du visible, du désir, de l’autorité virile et de ses défenses, de la haine qui se maquille en morale, de la punition qui se déguise en maintien de l’ordre.

Les régimes politiques gouvernent fréquemment autant par les signes que par les lois. Ils administrent la conduite des citoyens en réglementant l’apparence. Ils demandent aux corps de se rendre lisibles, dociles, conformes, afin que l’espace public reflète l’idée que le pouvoir se fait de lui-même. Dans cette logique, le contrôle du visible n’est pas un corollaire, mais une assise.

Le féminin occupe une place privilégiée dans cette mise en scène. Non pas parce qu’il serait naturellement lié à l’apparence, mais parce qu’un ordre patriarcal ou idéologique a besoin d’un corps sur lequel inscrire la norme. Il lui faut un repère quotidien, un rappel visible, un symbole qui dise que la loi pénètre jusqu’à l’intime. Le voile ou le vêtement, la chevelure, la manière de se tenir et d’apparaitre deviennent des points d’ancrage. Ils permettent d’exercer une souveraineté qui n’a pas toujours besoin de s’expliquer, puisqu’elle se montre.

Or la protestation féminine, quand elle se déploie massivement, brise ce régime du signe. Elle fait du corps un support de parole, un lieu de contestation, parfois un emblème de liberté. Le pouvoir perd alors une part de son édifice. Il ne peut plus se contenter de gérer l’obéissance. Il doit reconquérir l’évidence, et il le fait souvent par la violence, comme ce fut le cas pour Mahsa Amini.

Freud a montré que la civilisation repose sur une économie de renoncements et d’interdits. Quand l’interdit du pouvoir se fragilise, il peut répondre en durcissant la contrainte. Mais ce durcissement n’est pas seulement rationnel. Il est également affectif. Il s’accompagne de colère, de ressentiment, parfois de jouissance sadique. La loi cesse d’être un cadre. Elle devient une arme. Et cette arme n’a pas uniquement pour fonction d’empêcher, elle veut faire payer.

Dans les régimes théocratiques, la femme est généralement tolérée tant qu’elle demeure à la place qui lui a été assignée. Elle peut être admirée, célébrée, même idéalisée, à condition qu’elle ne se constitue pas comme sujet autonome dans l’espace commun. Une femme qui pense librement, c’est une femme qui ne se contente pas d’être vue. Elle se donne le droit d’interpréter, de juger, de refuser. Elle se donne le droit de renvoyer au pouvoir son image. Ce renvoi est insoutenable pour une autorité qui vit de l’asymétrie. Le pouvoir préfère un peuple qui subit la surveillance, qui intériorise la crainte, qui apprend à éviter de s’impliquer dans la contestation. Or le regard féminin autonome inverse la scène. Il dit «je vous vois, je comprends vos mécanismes, je ne suis plus seulement l’objet de votre contrôle, je suis la limite de votre récit».

Dans une perspective lacanienne, cette question ne se réduit pas à l’œil, mais au regard qui est le lieu d’un énoncé, une façon d’être pris dans la scène sociale. Quand une femme se tient debout dans l’espace public en refusant la posture ou l’habit prescrits, elle cesse d’être une figure décorative de l’ordre. Elle devient un point où le symbolique se déchire. Ce qui scandalise le pouvoir, ce n’est pas seulement la transgression d’un code, c’est la révélation que le code n’est pas naturel, mais un montage. Et qu’un montage peut se défaire.

C’est pourquoi la répression vise souvent l’apparition féminine perçue comme menaçante. Elle cherche à rendre coûteuse la présence. Elle punit le fait d’être là, non comme accompagnement de l’homme ou comme silhouette acceptable, mais comme sujet politique autonome. Cette punition peut prendre mille formes, agressions, insultes sexualisées, arrestations, violences physiques, atteintes au visage, aux yeux, à la dignité, à la mobilité. L’important est le message. Il ne dit pas seulement «vous enfreignez une règle», il dit «votre place n’est pas ici, et si vous insistez, nous ferons de votre corps la preuve de notre domination».

Derrière cette répression, il y a ainsi une punition infligée par un pouvoir composé de figures masculines, porté par une perception dévalorisante de la femme.  Cette dévalorisation peut fonctionner comme une défense. Dans de nombreuses configurations patriarcales, l’homme au pouvoir a besoin de croire qu’il se suffit. Il a besoin d’une virilité qui s’imagine puissante, non affectée, non traversée par le manque. Or le féminin convoque le manque, le désir, l’altérité. Et il évoque aussi, plus dangereusement encore pour certains, une puissance d’existence qui ne doit rien à l’autorisation masculine.

D’où cette tentation de rabaisser la femme. Rabaisser permet de nier la dette, d’éviter de reconnaître que l’autre compte. Rabaisser permet de transformer l’altérité en infériorité, ce qui rend la domination plus facile à supporter psychiquement. On ne domine pas un sujet, on domine un objet. On ne combat pas un adversaire, on corrige une insolente. Le langage de la punition est ainsi saturé de termes moraux tels qu’impureté, provocation, honte, scandale, comme si la violence n’était pas violence, mais purification.

Freud a décrit la face persécutrice du surmoi. Celui-ci ne se contente pas d’interdire. Il peut exiger, harceler, humilier. Il peut prendre un plaisir cruel à rappeler au sujet sa faute. Transposé au collectif, cela aide à comprendre la tonalité de certaines répressions. La femme n’est pas punie seulement parce qu’elle manifeste. Elle est punie parce qu’elle dément une fiction, celle de la femme silencieuse, de la femme qui se cache, qui se voile et qui consent. Le pouvoir masculin interprète ce démenti comme une humiliation. Et l’humiliation, dans une psychologie autoritariste, appelle souvent une riposte disproportionnée.

 

 

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