Le Liban est-il viable ?
©Ici Beyrouth

La médiocrité de la performance gouvernementale, les perversions de la vie politique, les incohérences multiples des institutions libanaises, l’absence de toute comptabilité et la désinvolture d’une classe politique qui agit en toute impunité et sans égard à la constitutionnalité et aux impératifs catégoriques de l’État de droit nous renvoient aux contradictions de la culture politique en cours. Celle-ci, en réalité, n’est autre que la mise en forme des rapports de force. Les évolutions récentes ne font qu’illustrer la véracité de ces observations. 

Quels que soient les événements en question, nous faisons face aux abîmes d’une société livrée aux rapports de force, à la sauvagerie des conflits d’intérêt et aux politiques de domination, qui sont loin de s’embarrasser des règles de la civilité démocratique. Nous sommes dans des scénarios de luttes meurtrières et de la guerre de tous contre tous théorisés par Hobbes. Dans un univers aussi nihiliste que le nôtre, il est inutile de s’appuyer sur des argumentaires d’État de droit. Ce tant que nous sommes à la merci des rapports de force, des diktats idéologiques du militantisme islamique et confrontés aux aléas d’un ordre régional éclaté.

L’accident diplomatique qui a eu lieu à Washington la semaine dernière atteste la faiblesse d’une diplomatie non professionnelle, non instruite et évoluant au gré des humeurs et des intérêts des soi-disant diplomates ou acteurs politiques de circonstance. Il s'agit de simples relais représentant les intérêts des oligarques en place et de leurs agendas mutants. La délégation présidée par le chef de l’armée fournit l’exemple typique de ces pratiques gouvernementales et politiques qui répercutent les agendas personnels et sectaires qui régissent le travail politique et diplomatique. L'intérêt national, le bien commun, la recherche des consensus, et la performance professionnelle ne servent pas de guide et il est inutile d'en rechercher. 

La déclaration du chef de l’armée à l’endroit du Hezbollah est révélatrice à maints égards : une méconnaissance totale de la culture politique américaine dans laquelle le sens critique, la franchise et la transparence sont de rigueur ; le rejet des sujets tabous érigés en règle de conduite et de censure intellectuelle ; l’échange délié ; l’allergie au mensonge et à la complaisance peu soucieuse de vérité. La réponse du  commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, au sénateur Lindsey Graham était révélatrice des désaccords profonds entre le pouvoir libanais et l’administration américaine. Les deux parties étaient liées par des accords sécuritaires et une trêve négociée et arbitrée par celle-ci. 

La question qui se pose à ce stade porte sur l’avenir des accords de coopération alors que les prémisses de base font défaut. Il ne s’agit pas d’une erreur de parcours mais plutôt de choix intentionnels. Pourquoi faudrait-il continuer la politique d’aide à l’armée libanaise alors que le processus erratique et indûment prolongé poursuit son cours et que les objectifs du désarmement et de la fin des extraterritorialités politiques et militaires sont dévalorisés ? Cette situation sert-elle manifestement un alignement strict au récit du Hezbollah et aux louvoiements continus concernant la mise en application des accords ? Cette navigation aux arêtes peu discernables bute sur des engagements non respectés, des dates indéfiniment décalées et une volonté de contournement et de sabotage ostensible. 

L’interrogation du sénateur Graham, reprise également par le député Darin LaHood et amplement élaborée lors de l’audition de la commission des affaires étrangères au Congrès (3 février 2026), reflète une unanimité bipartite. Celle-ci concerne l’impératif du désarmement du Hezbollah et du démantèlement de l’éco-système qu’il s’est construit tout au long de quatre décennies. La conclusion est élémentaire : l’alliance peut invraisemblablement survivre au désengagement de fait du pouvoir libanais. 

L’absentéisme du cabinet, les simulations mensongères de l’exécutif, le caractère fantoche d’un Parlement croupion, assujetti au pouvoir discrétionnaire des caïds et des oligarques érigés en chefs de file parlementaires, ne prêtent plus à équivoque. Au-delà des controverses récapitulées, il est essentiel de se poser la question fondamentale de l’aptitude des Libanais à se reconnaître dans des credos de démocratie libérale et d'indépendance nationale, qui sont indéfiniment remis en cause par l’islamisme iranien, ses émules en milieux sunnites, les oligarques d'après-guerre, ainsi que par les mouvances de la gauche totalitaire.

Autrement, le drame à répétition des immeubles effondrés à Tripoli nous remet devant les réalités d'un pouvoir oligarchique imperméable aux enjeux d'un État de droit, où la vie politique s'articule autour des droits et des libertés fondamentales des citoyens. Or, la pratique politique dans ce contexte politique est déficitaire à tous égards et cherche à occulter toute la dimension critique, réformiste et égalitaire de la vie politique dans une république démocratique. 

La répétition de ces tragédies innommables, au lieu de susciter des élans de contestation, contribue à les banaliser. Il est inconcevable que des enjeux de politiques urbaines et de justice sociale finissent par être neutralisés par la pesanteur de la trame oligarchique qui régit la vie politique dans ce pays. Le canevas institutionnel serait ainsi réduit à des simulacres constitutionnels faussés et sans impact. Des drames humanitaires d'une telle ampleur ne provoquent pas la chute du gouvernement et ne remettent pas en cause les enjeux d'une vie politique pervertie et sans perspective.

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