L’instant décisif: le Liban choisira-t-il la paix?
©Ici Beyrouth

Le retour de la guerre au Liban n’a été ni soudain ni inattendu. Il apparaissait au contraire presque inévitable, conséquence de l’intransigeance et du déni du Hezbollah d’un côté, et des hésitations comme des concessions de l’État libanais de l’autre. Cela s’inscrit dans le prolongement des développements politiques et sécuritaires intervenus depuis le cessez-le-feu qui avait mis fin à la guerre de 2024 entre le Hezbollah et Israël. Les conditions d’un nouvel embrasement étaient toujours latentes; son déclenchement n’avait été que différé.

Au cœur de la crise demeure le refus persistant du Hezbollah de remettre ses armes à l’État. Cette situation laisse la souveraineté du Liban incomplète et le pays exposé à un nouveau cycle de conflit. L’obstination du Hezbollah traduit sa vision du Liban comme un théâtre au service d’agendas iraniens plus larges, activé au gré des équilibres régionaux et des poussées de tension.

Depuis leur entrée en fonction, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam n’ont pas su traiter avec fermeté la question des armes hors du contrôle de l’État. Aucune feuille de route claire ni calendrier précis n’ont été présentés pour restaurer pleinement la souveraineté nationale. Leur gestion du dossier est restée prudente, hésitante et politiquement calculée.

La nouvelle campagne israélienne contre le Hezbollah reflète en partie l’incapacité du Liban à assurer le monopole de l’État sur les armes. Elle met aussi en lumière l’enchevêtrement profond du pays dans les dynamiques régionales. Une fois de plus, le Liban se retrouve otage des calculs stratégiques de Téhéran.

Avec le lancement de l’offensive militaire contre le régime iranien, la région est entrée dans une phase décisive. L’escalade a dépassé les frontières de l’Iran et menace de s’étendre à ses sphères d’influence, au premier rang desquelles figure le Liban. Les regards se sont rapidement tournés vers le Sud, dans l’attente d’une réaction du Hezbollah et de l’ouverture éventuelle d’un nouveau front.

L’attente fut brève. Le 2 mars, le Hezbollah a tiré des roquettes vers le nord d’Israël, présentant l’attaque comme un acte de solidarité avec Téhéran et une riposte à l’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. L’opération n’a toutefois infligé aucune perte significative à Israël ni modifié le cours de la campagne militaire contre l’Iran.

C’était davantage un geste impulsif et désordonné, révélateur de la confusion et de la pression croissante au sein des cercles décisionnels iraniens après l’élimination de Khamenei et d’autres hauts responsables du régime. Dans le même temps, cette initiative a offert à Israël un prétexte longtemps attendu: en attaquant Israël, le Hezbollah a fourni à Tel-Aviv la justification d’une riposte sous couvert de légitime défense.

Partant, l’attaque dépasse le cadre d’une opération militaire limitée. Elle constitue un moment charnière, illustrant le lien organique entre le Hezbollah et l’Iran. Au vu de son timing et de son contexte, elle renforce l’idée que l’État libanais ne détient pas l’autorité ultime en matière de guerre et de paix.

Cette réalité fragilise le discours officiel promu par Aoun et Salam, qui affirmaient restaurer pour la première fois depuis l’accord du Caire de 1969 la souveraineté de l’État dans le Sud. L’ouverture d’un front de soutien à Téhéran démontre que les armes ne relevant pas de l’État continuent de dicter le cours des événements et que le monopole militaire de l’État reste largement théorique.

La réouverture du front avec Israël dépasse le seul champ de bataille. Elle risque d’entraîner non seulement le Sud, mais potentiellement l’ensemble du pays, dans une guerre ouverte aux conséquences imprévisibles: extension du contrôle israélien jusqu’au Litani et destructions massives. Le Liban paiera un lourd tribut politique pour les choix imprudents du Hezbollah, la paralysie des autorités et le manque de responsabilité.

Les crises révèlent la stature des dirigeants. Soit ils assument leurs responsabilités et placent l’intérêt national au-dessus de tout, soit ils se replient sur des calculs étroits et renoncent à l’envergure d’homme d’État. Les grandes crises ne se gèrent pas par des déclarations, mais par des décisions structurantes.

Dans cette perspective, la guerre ne devrait pas se conclure par des arrangements fragiles ou une trêve précaire. Elle devrait déboucher sur un accord de paix formel avec Israël, libérant le Liban de son rôle de champ de bataille par procuration et restaurant son entière souveraineté. Un tel accord ouvrirait la voie à une stabilité durable et permettrait d’assurer un minimum de sécurité aux citoyens. Il pourrait également aider à la reconstruction, à la relance économique et au règlement de dossiers pendants, notamment le retrait israélien et le retour des déplacés.

Si Aoun entend réellement atteindre ces objectifs, il lui faudra engager le Liban sur la voie d’un traité de paix. Le président se trouve à un tournant déterminant de sa carrière politique: saura-t-il incarner l’homme d’État capable de prendre des décisions historiques, ou demeurera-t-il un simple gestionnaire d’équilibres?

L’histoire montre que les grandes étapes coïncident souvent avec des dirigeants capables de rompre avec la logique de confrontation. En 1979, Anwar Sadat a bouleversé la trajectoire de l’Égypte et de la région en faisant la paix avec Israël. La question est désormais de savoir si Aoun deviendra l’équivalent libanais de Sadate, faisant passer son pays du conflit permanent à la stabilité étatique, ou si ce moment décisif s’évanouira, une fois de plus, sans qu’émerge le leadership nécessaire pour changer le destin d’une nation épuisée par la guerre.

 

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