Liban, en mai: «fais ce qu’il te plaît»? Vraiment?
Au Liban, la pluie s’invite sans prévenir, comme la guerre. ©Ici Beyrouth

«En mai, fais ce qu’il te plaît»? Au Liban, la pluie persistante dément l’adage. Comme la guerre, elle surgit sans prévenir, dérègle les repères et installe une incertitude quotidienne qui pèse sur les corps et les esprits.

«En avril, ne te découvre pas d’un fil». Cette année encore, la consigne a été suivie avec une discipline presque mécanique. Pulls gardés à portée de main, vestes en alerte, comme si l’on savait –  instinctivement –  que la saison n’avait pas encore dit son dernier mot. Avril a été fidèle à lui-même. Prévisible, presque rassurant dans ses hésitations.

Et puis mai est arrivé. «En mai, fais ce qu’il te plaît». Vraiment? Allons donc. Au Liban, ce mois de mai n’en fait qu’à sa tête. Il pleut. Pas une pluie franche, décidée, qui nettoie et disparaît. Non. Une pluie qui s’installe, qui revient, qui insiste, qui semble refuser de céder sa place. Un ciel qui tergiverse, comme suspendu entre deux saisons, incapable de trancher. 

Rien, en soi, qui relève de l’exceptionnel. La pluie n’a jamais été un événement en soi. Elle arrose, elle rafraîchit, elle passe. Mais ici, aujourd’hui, elle tombe à contretemps. Elle s’invite là où on ne l’attend plus. Et surtout, elle s’ajoute à un quotidien qui, lui, n’a plus rien de neutre. Car au Liban, en ce moment, il ne fait pas très bon vivre.

Et c’est précisément maintenant que cela tombe mal. Mai, ici, c’est le moment où l’on retourne vers la mer, où l’on s’allonge au soleil, où l’on tente –  tant bien que mal –  de recharger des batteries à plat. Faire le plein de vitamine D, oui. Mais surtout reprendre un peu d’air, après des mois de tension, de stress, d’insécurité, d’impossibilité de planifier autre chose que l’heure qui suit. Une incertitude vécue/subie en mode chronique.

Cette année, cette parenthèse-respiration se fait (un peu trop) attendre.

La météo, d’ordinaire, accompagne. Elle donne un cadre. Elle rassure sans qu’on y pense. Mais lorsque tout le reste devient incertain, elle cesse d’être un décor pour devenir une contrainte supplémentaire.

La guerre, elle, n’a pas besoin d’être nommée pour être présente. Elle impose son rythme sans prévenir, s’infiltre dans les journées, les coupe, les redéfinit. Une déflagration, une rumeur, une alerte, une évacuation, une (voire des) frappe (s) et tout bascule.

La pluie, en ce mois de mai, ne fait pas la guerre. Mais elle en épouse, étrangement, la logique. Elle surgit sans prévenir. Elle interrompt. Elle oblige à reconfigurer. Elle empêche d’anticiper. Et c’est là que quelque chose de plus caché se joue. Ce qui use, au fond, ce n’est pas seulement la violence ou la tension. C’est l’impossibilité de se projeter dans une journée simple. Le fait de ne plus pouvoir compter sur une continuité minimale. Avril avait encore un sens.

Mai, lui, semble s’être désaccordé. Un linge étendu le matin, repris l’après-midi, remis le soir. Un déplacement banal qui devient une suite d’ajustements. Une sortie envisagée, puis reportée, puis abandonnée. Rien de spectaculaire. Mais une accumulation de frustrations. La guerre impose déjà cette logique. La météo, en temps normal, vient l’équilibrer. Mais lorsque même le ciel devient incertain, il ne reste plus grand-chose pour structurer le quotidien.

«En mai, fais ce qu’il te plaît». La formule sonne presque comme une provocation. Parce que faire ce que l’on veut suppose encore de pouvoir décider. De pouvoir prévoir. De pouvoir s’organiser. Or, ici, désormais, tout est conditionnel. Une explosion – lointaine ou proche –  peut tout arrêter. Une pluie peut tout retarder. Une incertitude peut tout suspendre. Comme si les frappes ne suffisaient pas, il fallait aussi que le ciel s’en mêle.

Et une question, presque absurde, finit par s’imposer: le Liban, si souvent vanté pour ses neuf à dix mois de soleil, se serait-il lui aussi, à sa manière, autosabordé?

 

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