Les négociations avec l’Iran et les aléas de la tergiversation
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Les dilemmes suscités par les négociations en cours avec l’Iran ne sont pas des moindres, surtout lorsqu’on prend acte des défis en question. À commencer par les enjeux géostratégiques, les tueries de masse engagées par le régime, et les aléas d’une chute abrupte et ses effets délétères. Aucune de ces questions ne peut être éludée si jamais les États-Unis veulent maîtriser les évolutions politiques et sécuritaires qui vont en résulter. En outre, toute approche devrait tenir compte des interdépendances et des enchevêtrements qui peuvent évoluer dans tous les sens lorsqu’il s’agit de mettre au point une stratégie d’ensemble. 

Toute défaillance en la matière peut s’avérer fatale parce qu’il y va de la paix civile, et de l’état de vulnérabilité d'une population civile livrée depuis 47 ans à l’arbitraire d’une dictature totalitaire sans merci. Les derniers massacres aux décomptes incertains (30.000 - 80.000 victimes), doublés des arrestations de masse, des viols, de la torture et de la terreur, font partie d’un plan minutieusement préparé tant sur les aspects opérationnels que psychologiques. Il entend lever toutes les inhibitions et permettre au massacre de prendre sa latitude. Nous sommes face à des pratiques communes à tous les régimes totalitaires qui ont scandé le XXᵉ siècle. Loin de relever de l’inédit, ses horreurs nous renvoient aux mêmes défis posés par les totalitarismes du XXᵉ siècle. Elles interrogent aussi la manière dont il faudrait s’y prendre pour les contenir, défaire, minimiser la létalité et préparer la voie à des alternatives réalistes et viables.

La question préliminaire qui se pose est celle de l’opportunité de ces négociations alors que la partie iranienne se refuse à tout échange sur les principaux volets de négociations en cours. L'objet des négociations, selon les autorités iraniennes, porte sur le dossier nucléaire, qui est envisagé sous l'angle de l'enrichissement de l'uranium et de la levée des sanctions financières, tandis que la question de l'avenir du régime est exclue du débat, surtout au moment où la rébellion civile prend de l'ampleur et remet en cause la légitimité du régime islamique.

L’administration américaine, à son tour, se retrouve au croisement d’un double dilemme. Elle doit choisir entre le retour aux accords de 2015, que le président Trump avait rejetés lors de son premier mandat, ou celui de poursuivre les échanges sur une base plus compréhensive. Celle-ci est celle de la dénucléarisation, de la démilitarisation conventionnelle (élimination des armes balistiques), du démantèlement de la stratégie des plateformes opérationnelles intégrées au Moyen-Orient, et de la libéralisation du régime iranien. Autrement dit, le retour à la phase préliminaire est un acte de parjure que le sénateur Graham a très bien cerné en faisant savoir au président Trump qu’il “ne peut pas parler comme Ronald Reagan et agir comme Barack Obama”.

Le premier volet est résolument anachronique, suite à la destruction des sites nucléaires et des systèmes de défense qui leur étaient associés le 13 juin 2025. Comment revenir à un stade antérieur et ignorer les développements politiques et militaires qui ont succédé au 7 octobre 2023, et aux mutations géostratégiques induites par la contre-offensive israélienne, et les effets de restructuration des champs politiques et militaires sur le plan régional? Nous butons réellement sur des apories et des impasses politiques et militaires sur lesquelles il est difficile de revenir. Autrement, la crise de légitimité du régime islamique est à son point culminant, où les chances de réconciliation sont réduites à néant.

Il n’est plus possible à ce stade d’envisager un scénario de négociation séquencé et négligeant le caractère holistique des négociations en cours. Toute défaillance en la matière peut s’avérer fatale dans la mesure où les solutions tronquées vont tourner court et redonner libre cours à une politique de répression, dont on a constaté le bilan désastreux. Ceci sans oublier l’inventaire calamiteux d’une gouvernance entièrement faillie et dysfonctionnelle, ainsi que les lourdes conséquences qu'elle entraîne à tous égards. 

La violence de cette théocratie islamique sanguinaire n’a rien épargné si on voulait faire la comptabilité en matière de violations des droits humanitaires, de terrorisme d’État, d’impérialisme belliqueux, de politiques de subversion, et de criminalité organisée. La gouvernance s’est soldée par la kleptocratie institutionnalisée, la patrimonialisation des ressources publiques, les désastres écologiques, l’obsolescence des infrastructures, les politiques anachroniques sur le plan économique, fiscal et les faillites financières abyssales et leurs retombées sociales. 

La pauvreté de masse: un Iranien sur deux vit en deçà du seuil de pauvreté, la misère urbaine rendue visible par l’extension spectaculaire des bidonvilles (38.000.000, 7.500.000 dans les rebords de cimetières), la désertification des zones rurales, le chômage qui atteint 20 à 40% des populations actives, les pathologies sociales évolutives (4.000.000 de drogués non reconnus et traités)… Ces indicateurs illustrent un processus de délégitimation qui a continuellement évolué à des rythmes décalés depuis les débuts de cette révolution religieuse qui a prématurément perdu son aura. 

Il a fallu cinq décennies pour venir à bout du récit et de la légitimité d’un régime qui s’est discrédité infailliblement depuis le commencement. Le travail prémonitoire d’Olivier Roy et de Farhad Khosrokhavar, intitulé "Comment sortir d'une révolution religieuse" (Seuil 1999), avait d'ores et déjà diagnostiqué les facteurs d'érosion d'un régime aux blocages hermétiques. Cette faillite signifiait la fin de l'islam politique en tant qu'utopie qui s'est rapidement transformée en une dystopie meurtrière. Les écrits de Hassan al-Banna, qui ont servi de modèle à Khomeyni, Ali Chariati et autres, ont marqué la fin de l'histoire idéologique de l'islamisme. La chute du régime iranien scellera le terme de l'histoire politique. On reprend ici l'analogie d'Élie Halevi dans son Histoire du socialisme. 

L’armada mobilisée par l’administration américaine est davantage parlante que les négociations en cours, parce que les paralogismes qui les définissent de part en part sont dirimants. L’objet même des discussions est neutralisé au point de départ et les chances de réhabilitation d’un échange diplomatique mesuré sont presque nulles. Le seul facteur qui plaide en faveur d’une discussion est celui des impondérables stratégiques et des retombées géopolitiques incontrôlables, qui risquent de mettre à feu des sous-ordres régionaux disloqués. 

La peur s’étend sur l’ensemble de la géopolitique moyen-orientale, allant de l’Asie du Sud à l’Asie centrale et occidentale. Les satrapies du Golfe et l’Arabie saoudite, bien qu'appréhensives à l’égard du régime iranien, sont également préoccupées par l'émergence d'un nouvel axe géostratégique regroupant l'Iran, Israël et les États-Unis. Elles craignent aussi les effets restructurants de cette alliance sur les plans politique et géopolitique. Il en va de même de la Turquie qui craint les incidences d’un encerclement géopolitique et son impact sur la scène politique turque en état d’ébullition. 

Les différends entre l’administration américaine et le gouvernement israélien tiennent à des ordres de priorité décalés plutôt qu’à une divergence de vue. Pour l’observateur des négociations en cours, il est ardu de voir une issue à une trame aux bigarrures aussi contradictoires. Il est impossible de revenir aux termes d’une négociation dont les enjeux sont révolus, dans une société en pleine effervescence révolutionnaire qui refuse de céder à la terreur d'une violence nihiliste qui ne cesse de massacrer et de planifier de futurs massacres. La guerre s’avère inévitable à moins que certaines mouvances au sein du régime iranien ne se rendent à l’urgence d’une transition négociée entre les différentes parties iraniennes et l’arbitrage des États-Unis. Les dystopies meurtrières peuvent difficilement se convertir et leurs départs sont très coûteux.

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