Mojtaba Khamenei: le nouveau visage de l’Iran militarisé 
Cette photo prise à Téhéran le 30 octobre 2024 et fournie par le bureau du guide suprême iranien montre Mojtaba Khamenei, le fils du guide suprême iranien assassiné, l'ayatollah Ali Khamenei, tué le 28 février 2026 lors d'une frappe militaire américano-israélienne. ©Khamenei.IR / AFP

Le 28 février, les frappes américano-israéliennes ont tué Ali Khamenei, mettant fin à trente-sept ans de règne absolu sur la République islamique. Sa mort a immédiatement relancé la question de la succession à l'intérieur de l'Iran, dans un contexte marqué par les menaces du président américain d'interférer dans le processus. Depuis, une question s'impose: qui pilote réellement l'Iran ? La réponse, à mesure que les jours passent, pointe de plus en plus vers une institution: le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).

Conformément à l'article 111 de la Constitution iranienne, un Conseil intérimaire de direction à trois membres a été constitué pour assurer la continuité de l'État. Il est composé du président réformiste Massoud Pezeshkian, du chef de la justice Mohseni-Eje'i, et de l'ayatollah Alireza Arafi. Mais ce conseil de façade ne doit pas tromper: le vrai centre de gravité du pouvoir s'est déplacé ailleurs.

Mojtaba Khamenei : l'homme du CGRI

L'Assemblée des experts a finalement choisi la confrontation plutôt que le compromis en nommant Mojtaba Khamenei pour succéder à son père – une décision présentée comme un camouflet direct adressé au président Trump, qui avait déclaré le fils «inacceptable». Ce choix n'est pas anodin: il cristallise l'emprise du CGRI sur les institutions iraniennes.

Mojtaba a cultivé depuis des années une influence profonde au sein des réseaux du CGRI. Il aurait, selon Bloomberg, indirectement dirigé un réseau de blanchiment d'argent et d'investissements à l'étranger, en partie pour financer les opérations du Corps. Dans une note divulguée, Amir Ali Hajizadeh – l'ancien commandant de la Force aérospatiale du CGRI – l'avait loué pour sa connaissance militaire et son soutien étendu à l'organisation, notamment en matière de missiles et de drones.

Ses liens avec l'appareil sécuritaire remontent à sa jeunesse. À dix-sept ans, Mojtaba a rejoint le CGRI pour combattre dans la guerre Iran-Irak au sein de la 27ᵉ division Mohammad Rasulullah – une unité notoirement idéologique – puis dans le bataillon Habib, composé des islamistes les plus radicaux, dont beaucoup formeront plus tard le noyau des services de sécurité et de renseignement du régime. Ce sont ces camarades de guerre qui constituent aujourd'hui l'essentiel de sa base de pouvoir.

Un clerc sans turban d'ayatollah

C'est ici qu'un point capital mérite d'être souligné, trop souvent éclipsé dans la couverture médiatique: Mojtaba Khamenei n'est pas ayatollah. Sur le plan religieux, Mojtaba – à l'image de son père avant son accession au poste de Guide suprême – n'est qu'un clerc de rang intermédiaire, même s'il enseigne la théologie au séminaire de Qom. Ce titre de Hojjat al-Eslam, inférieur à celui d'ayatollah, constitue en théorie un obstacle rédhibitoire à la direction spirituelle de la République islamique, dont la légitimité repose sur le principe du Velayat-e Faqih, la tutelle du juriste islamique.

Si Mojtaba accédait à la fonction de Guide suprême, l'Assemblée des experts devrait lui conférer le rang de grand ayatollah sans qu'il dispose des qualifications religieuses requises. Cette démarche n'est pas sans précédent: la Constitution avait déjà été amendée en 1989 pour permettre à son père d'accéder au poste dans des conditions similaires. Autrement dit, la légitimité théologique sera manufacturée, non acquise – ce qui fait de lui un chef dont l'autorité repose bien davantage sur les baïonnettes du CGRI que sur la doctrine chiite.

Un État CGRI en devenir

La nomination de Mojtaba accélère une tendance de fond: la transformation de la République islamique en un État dominé par les militaires révolutionnaires. Ses liens étroits avec les hauts responsables des Gardiens – qui dominent les forces de sécurité iraniennes, l'économie du pays et le réseau régional de proxies anti-israéliens – lui confèrent un levier d'influence sur l'ensemble des institutions politiques et coercitives de l'État.

Face aux pressions internes et externes, Mojtaba adoptera vraisemblablement une stratégie de «consolidation défiant» – s'appuyant sur le CGRI, renforçant la puissance coercitive et utilisant les outils asymétriques pour démontrer la résilience du régime. Les purges de loyauté au sein des forces armées et un renforcement du rôle du CGRI dans la gouvernance et l'économie sont attendus dès les premières semaines.

Son cercle intérieur est composé des clercs les plus extrémistes de la prochaine génération d'élites du régime, partisans du mahdisme militariste – une doctrine apocalyptique selon laquelle l'éradication d'Israël faciliterait le retour du Douzième Imam. Ces alliés idéologiques, qui seront récompensés de postes clés, ne feront qu'amplifier l'orientation guerrière du nouveau régime.

La fin du clerc, le règne du général

Un responsable régional proche de Téhéran a déclaré à Reuters sans ambages : «Le monde va regretter l'ère de son père. Mojtaba n'aura pas d'autre choix que de montrer une main de fer... même si la guerre prend fin, la répression interne sera sévère». Ce diagnostic rejoint celui de l'Atlantic Council, qui dès juillet 2023 concluait que l'idée de faire de Mojtaba un modernisateur radical relevait du vœu pieux – et que le fils continuerait la voie du père, peut-être avec encore plus d'énergie compte tenu de son âge.

L'Iran post-Ali Khamenei n'est pas en train d'être piloté par un ayatollah légitime. Le vide laissé par sa mort a rapidement été comblé  par une institution militaro-industrielle.

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