Derrière une rhétorique mobilisatrice et un hommage appuyé à l’héritage haririen, le discours prononcé, le 14 février, par le chef du Courant du Futur, Saad Hariri, n’est pas sans ambiguïté. S’il a rouvert, sans la trancher, la question de son retour à la vie politique, il a aussi et surtout éclairé l’état de fragmentation de la composante sunnite au Liban et les incertitudes qui entourent les élections législatives prévues en mai prochain, à supposer que celles-ci se tiennent.
Plus qu’une simple commémoration de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, cette prise de parole s’inscrit, aujourd’hui, dans une séquence politique charnière. Depuis le retrait de Saad Hariri, en janvier 2022, la scène sunnite a été profondément recomposée, sans qu’un leadership alternatif ne parvienne à s’imposer durablement. Aucune figure n’est parvenue à combler durablement le vide laissé par le haririsme. Dans ce contexte, chaque apparition du chef du Courant du Futur est scrutée comme un possible prélude à un retour. Le discours de cette année n’échappe pas à cette lecture, mais il appelle une analyse minutieuse de ses messages explicites et implicites.
Une démonstration de force populaire et un message d’existence politique
Le premier élément marquant du discours tient à sa dimension démonstrative. Face à une foule mobilisée de toutes parts, M. Hariri a insisté sur la permanence de sa base populaire, répétant à plusieurs reprises que ses partisans «ne sont pas peu nombreux». Ce registre n’est pas anodin: il vise à réfuter la thèse d’un déclin irrémédiable du haririsme et à rappeler que la machine électorale du courant demeure intacte. S’adressant autant à ses partisans qu’à ses adversaires et aux acteurs régionaux, M. Hariri a souligné que «l’histoire a un avenir» et que «le futur est entre nos mains», cherchant ainsi à restaurer l’idée d’une continuité politique, malgré quatre années de retrait. La rhétorique du «repos du combattant» suggère, par conséquent, une suspension stratégique plutôt qu’un retrait définitif.
Dans un contexte où la scène sunnite est fragmentée entre figures locales – de Tripoli à Saïda en passant par Beyrouth – cette démonstration de mobilisation constitue un rappel: aucune force sunnite ne dispose aujourd’hui d’une base comparable à celle du Courant du Futur. L’objectif est clair: maintenir le statut de référent principal, même en l’absence de participation directe au pouvoir.
L’affirmation d’une ligne politique inchangée
Sur le fond, le discours réaffirme les constantes de la doctrine haririenne. L’attachement à l’accord de Taëf, l’appel à l’exclusivité des armes aux mains de l’État et la défense de l’identité arabe du Liban s’inscrivent dans la continuité de la ligne historique du courant.
Sur le fond, le discours a réaffirmé les constantes de sa ligne politique: attachement à l’accord de Taëf, monopole des armes par l’État et réinscription du Liban dans son environnement arabe. En réitérant que les armes doivent être exclusivement entre les mains de l’État et en appelant à l’application intégrale de Taëf, Saad Hariri adresse un message indirect au Hezbollah, sans toutefois adopter un ton frontal. Cette posture traduit une stratégie d’équilibre, visant à préserver une ligne souverainiste sans entrer dans une escalade verbale.
Par ailleurs, son appel à de «meilleures relations avec tous les pays arabes», y compris avec la «nouvelle Syrie», signale une volonté de repositionnement régional. Cette ouverture s’inscrit dans une tentative de réinscrire le haririsme dans l’axe arabe traditionnel, notamment avec l’Arabie saoudite, tout en tenant compte des recompositions régionales.
Une réponse ambiguë sur le retour politique
La question centrale demeurait celle de son retour. À ce sujet, Saad Hariri a choisi une formulation volontairement ambiguë: «Dites-moi quand auront lieu les élections, et je vous dirai ce que fera le Courant du Futur». Une assertion qui constitue le cœur politique du discours.
D’un côté, elle ne ferme pas la porte à une participation électorale. En promettant que «leurs voix seront entendues et comptées» si les élections ont lieu, l’ancien Premier ministre laisse entendre que le Courant du Futur pourrait revenir dans l’arène. De l’autre, il conditionne toute décision à la tenue effective du scrutin et au contexte politique général, renvoyant à l’incertitude chronique qui entoure le calendrier électoral libanais.
Comparé à son discours de l’an dernier, qui avait déjà laissé entrevoir un possible retour sans concrétisation, celui de 2026 marque une évolution subtile mais réelle. Le ton est plus prudent, moins prometteur. Là où la commémoration précédente avait nourri l’idée d’un retour imminent, la formulation actuelle suggère une stratégie d’attente. L’ancien Premier ministre semble vouloir préserver son capital politique sans s’engager prématurément.
Un acteur clé pour les législatives à venir
La question de la participation du Courant du Futur aux législatives dépasse le seul cadre sunnite. En 2022, son absence avait profondément modifié les équilibres électoraux, permettant l’émergence de nouvelles figures et la progression de forces concurrentes dans plusieurs circonscriptions.
Si le courant décide de se présenter, il pourrait rebattre les cartes dans la plupart des régions à majorité sunnite. Sa capacité de mobilisation et de transfert de voix en ferait un acteur déterminant dans la formation des blocs parlementaires.
Même en cas de non-participation directe, les consignes de vote implicites de Hariri pourraient influencer les résultats. Son électorat demeure l’un des plus structurés du pays. Son orientation, qu’il s’agisse de neutralité, de soutien à certains candidats ou de boycott, pourrait ainsi peser sur l’issue du scrutin. Au final, si le discours de Saad Hariri a permis de confirmer que le haririsme, malgré son retrait, n’a pas disparu, les prochains mois et la tenue effective des élections au mois de mai diront si le discours du 14 février 2026 n’était qu’un rappel d’existence ou le prélude à un retour politique plus structuré.




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