À Los Angeles, les «Background Actor Awards» mettent à l’honneur les figurants, ces interprètes souvent invisibles mais essentiels aux films et séries. Créée en 2018 par Vincent Amaya, cette cérémonie décerne des trophées en plastique surnommés «Blurry» aux meilleurs figurants et doublures d’Hollywood, dans un esprit à la fois sérieux et humoristique. Entre reconnaissance, conditions de tournage exigeantes et menaces liées à l’intelligence artificielle, ces acteurs de l’ombre revendiquent leur juste place dans l’industrie et aspirent à une visibilité durable.
Costume bleu impeccable, Daniel Armella s'avance sous les projecteurs pour s'emparer d'une statuette en forme d'Oscar. Sauf qu'au lieu d'être recouvert d'or, ce trophée pour les meilleurs figurants d'Hollywood est en plastique.
Un détail secondaire, pour ce membre de la série policière High Potential, aussi ému qu'une vraie star de cinéma.
«Waouh! C'était ma troisième nomination (sans victoire), je commençais à me sentir un peu comme une doublure de Leonardo DiCaprio», lance-t-il, en blaguant sur la propension de l'acteur de Titanic à faire de la figuration aux Oscars.
Le ton est donné: bienvenue aux «Background Actor Awards», la cérémonie parallèle célébrant avec humour les anonymes qui peuplent vos écrans.
Sans piper mot, ils incarnent les infirmiers s'affairant derrière les médecins de la série The Pitt, les danseuses accompagnant les héros de La La Land, ou les agents veillant sur une scène de crime dans NCIS.
«Nous ne sommes pas juste des accessoires qui mangent, nous sommes des personnes réellement présentes et qui donnent de la valeur à la scène», rappelle le fondateur de l'événement, Vincent Amaya. Sans nous, tout aurait l'air nul.
Depuis 2018, il organise ce gala pour ces travailleurs ignorés de Los Angeles. Les vainqueurs s'y voient décerner un «Blurry», un «Flou» en anglais, le surnom informel des récompenses réservées à ces interprètes éloignés des projecteurs.
«Ninjas»
La soirée reprend les codes des cérémonies du gratin d'Hollywood, avec moins de faste. Les robes à paillettes se mêlent aux simples jeans, et les smokings tombent parfois sur des bottes de chantier.
Une dizaine de prix y sont remis, dont celui du meilleur secouriste et la catégorie reine: meilleur ensemble de figurants. Cette année, elle a été remportée par High Potential, l'adaptation de la série française HPI.
Le jury est composé d'une quarantaine de membres avec en moyenne 20 ans de métier chacun, chargés d'évaluer les apparitions des nominés à l'écran.
«Les figurants sont comme des ninjas, et seuls les ninjas peuvent juger qui est un bon ninja», confie à l'AFP M. Amaya.
A l'instar des cascadeurs ou des directeurs de casting, qui viennent d'obtenir leur propre statuette aux Oscars, ce comédien habitué aux petits rôles de policier souhaite une meilleure reconnaissance des figurants.
Cela l'agace lorsqu'on les qualifie d'«extras», comme s'ils étaient superflus. Pour changer les mentalités, il rêve d'obtenir une «étoile collective sur Hollywood Boulevard».
«Cette soirée est un premier petit pas dans cette direction», se réjouit Kyle Humphrey, archiviste de la police dans High Potential.
Après 23 ans de carrière, cette ex-présentatrice télé vient de boucler une journée de quatorze heures de tournage.
Victimes de l'IA
«Il faut avoir de l'endurance et être prêt à tourner parfois dans le froid glacial ou la pluie pendant des heures», raconte cette Américaine, qui sert à l'occasion de doublure à Meryl Streep ou Julia Roberts. «Les figurants sont invisibles, mais ils travaillent aussi dur que les acteurs principaux.»
Comme beaucoup dans la salle, elle sait qu'elle fait partie des chanceux encore en activité. Car entre la pandémie, les grèves de 2023 ayant renforcé la tendance des studios à délocaliser la production, et les incendies l'an dernier, Los Angeles traverse des années noires.
La grève des acteurs a beau s'être soldée par un accord qui protège les figurants syndiqués contre la réplication non consentie de leur image par intelligence artificielle, ils savent que nombre de producteurs rêvent de les remplacer avec cette technologie.
L'apparition à l'automne de Tilly Norwood, une actrice entièrement créée par IA, a renforcé les craintes.
«Cela arrive comme un tsunami, et nous sommes les premiers sur la ligne de front», soupire Sherry Brown.
Récompensée pour son rôle de doublure dans la sitcom Leanne, elle a déjà reçu des offres de films lui proposant plus d'argent, à condition qu'elle accepte de scanner son corps pour entraîner une IA.
«J'ai dit non, mais quand on fait ça, on n'a pas le job», raconte-t-elle. «Et il leur suffit de quelques personnes qui disent oui pour nous enterrer.»
Au rythme où vont les choses, J'ai peut-être encore deux ans devant moi», jauge-t-elle. «Au-delà, l'avenir a l'air sombre.»
Par Romain FONSEGRIVES / AFP



Commentaires