Les regards sont désormais rivés sur la deuxième phase du plan d’action de l’armée pour le désarmement des milices, qui doit s’étendre entre les fleuves Litani et Awali. Après l’annonce, en janvier, par l’armée de l’achèvement de la première étape, concentrée au sud du Litani, cette nouvelle phase s’annonce plus complexe, tant sur le plan opérationnel que politique.
Une question centrale revient: quels sont les effectifs de l’armée, ses équipements, ses capacités et les défis auxquels elle doit faire face?
Avec près de 80.000 militaires, l’armée libanaise demeure la principale force de sécurité du pays. Longtemps cantonnée au maintien de l’ordre, elle a été marginalisée dans le Sud, où le Hezbollah imposait sa domination, malgré la présence symbolique de ses troupes et de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul).
L’affaiblissement du Hezbollah après le conflit avec Israël et l’accord de cessez-le-feu conclu en novembre 2024 ont changé la donne. Pour la première fois, l’État mise sur son armée pour superviser le désarmement des milices et tenter de réaffirmer le monopole des armes. Un tournant décisif, mais semé d’embûches.
Efficacité opérationnelle malgré un arsenal limité
Sur le plan matériel, l’armée dispose de moyens relativement limités: environ 200 chars M60, M48 et T-55, plus de 600 véhicules blindés et 32 Bradley américains. L’aviation comprend une vingtaine d’appareils légers, des hélicoptères et des drones, sans aviation de combat ni système intégré de défense aérienne.
La marine, forte d’une soixantaine de patrouilleurs, assure la surveillance du littoral et la protection de la zone économique exclusive, avec une capacité essentiellement côtière. En revanche, les unités d’élite - notamment les commandos marins et les régiments d’intervention rapide - figurent parmi les formations les plus aguerries de la région en matière d’opérations internes et de lutte antiterroriste.
Une source militaire relativise la notion de «moyens limités»: «Pour mener une guerre conventionnelle, oui, les capacités sont restreintes. Mais pour le maintien de l’ordre et la gestion sécuritaire interne, les moyens ne sont pas du tout réduits».
Les faits plaident en faveur de cette lecture. «Avec ces ressources, l’armée a démontré son efficacité lors de plusieurs affrontements majeurs: la bataille de Denniyé contre Al-Qaïda en 2000, l’offensive de Nahr el-Bared contre Fateh el-Islam en 2007 - qui a duré 105 jours - ainsi que l’opération Fajr el-Jouroud en 2017, menée durant près de deux mois contre des groupes jihadistes à la frontière syrienne", rappelle cette même source.
Budget réduit par la crise financière
En 2019, les dépenses militaires libanaises frôlaient encore les 2 milliards de dollars. La crise financière a brutalement inversé la tendance: dès 2020, le budget de la Défense tombait à 432 millions de dollars, soit un effondrement de plus de 80% en l’espace d’un an. La dégringolade s’est poursuivie en 2021, avec une enveloppe limitée à 171,59 millions de dollars, en recul de près de 60% supplémentaires par rapport à 2020.
Un léger redressement s’est amorcé par la suite. Les dépenses ont été relevées à 218,75 millions de dollars en 2022 (+27,48%), puis à 241 millions en 2023 (+10,31%), selon les données compilées par Macrotrends. En proportion des finances publiques, la Défense pesait près de 20% du budget général de l’État en 2024. Mais cette part aurait de nouveau reculé pour se situer autour de 10% en 2025, d’après les chiffres du ministère des Finances – un indicateur supplémentaire des contraintes structurelles qui continuent de peser sur l’institution militaire.
Dépendance aux aides internationales
Dans ce contexte budgétaire, l’armée continue de fonctionner en grande partie grâce aux aides internationales, qui ne transitent pas par le budget de l’État.
Selon un rapport du Centre Alma publié le 8 février 2026, prolongeant une analyse de décembre 2025, cette dépendance structurelle demeure l’un des principaux facteurs de fragilité de l’institution.
Depuis 2012, le Royaume-Uni a investi plus de 115 millions de livres sterling dans la sécurisation des frontières terrestres – finançant plus de 75 tours d’observation et la fourniture de 350 véhicules. La France a contribué au renforcement des capacités antichars avec la livraison de missiles Milan puis de dix véhicules VAB Mephisto équipés de missiles HOT.
Le Qatar joue un rôle central dans la stabilisation interne de la troupe. En 2025, Doha a renouvelé une enveloppe de 60 millions de dollars destinée au paiement des soldes, en plus de livraisons de carburant et de véhicules permettant de maintenir les opérations courantes.
L’Union européenne, via la Facilité européenne pour la paix, a débloqué 60 millions d’euros en janvier 2025 pour soutenir le déploiement au sud du Litani, après une première tranche de 15 millions fin 2024. L’Italie et l’Allemagne apportent un appui en formation, en logistique et en surveillance maritime. L’Égypte a récemment engagé une coopération plus directe incluant l’envoi de conseillers militaires et des promesses de livraisons d’équipements. Le Canada soutient les unités de montagne avec du matériel spécialisé.
Les États-Unis demeurent toutefois le principal partenaire militaire de l’armée libanaise. Depuis 2006, l’aide américaine cumulée dépasse 3 milliards de dollars – principalement sous forme d’équipements, de formations et de soutien logistique. Ces dernières années, Washington a également financé des programmes de soutien direct aux soldats – aides alimentaires, médicales et logistiques - afin de préserver la cohésion et l’opérationnalité de l’institution.
L’ensemble de ces contributions permet de maintenir des capacités opérationnelles minimales et d’éviter des désertions massives. Mais elles confirment aussi que le fonctionnement courant de l’armée reste largement tributaire de soutiens extérieurs.
Quid de la prochaine étape?
Selon des sources concordantes, environ 10.000 soldats ont été déployés au sud du Litani dans le cadre de la première phase du désarmement des milices. Au nord du fleuve, l’armée maintient actuellement une brigade et un régiment, soit près de 3.000 soldats. La majorité de ces forces est positionnée autour des camps de Aïn el-Heloué et de Miyé w Miyé.
La seconde phase, entre le Litani et l’Awali, s’annonce toutefois plus délicate. Le tissu démographique y est plus dense, les équilibres politiques plus fragiles et les enjeux sécuritaires plus imbriqués. L’élargissement du dispositif nécessitera des effectifs supplémentaires, une logistique renforcée et un soutien financier durable.
Mais au-delà des capacités techniques de la troupe, la réussite de cette mission relève surtout d’une question politique: une volonté claire du gouvernement de soutenir son armée dans la durée et de traduire ses engagements en actes concrets. La capacité de Beyrouth à rassurer ses partenaires arabes et occidentaux sera déterminante, d’autant plus qu’une conférence internationale de soutien à l’armée est prévue le 5 mars à Paris.
Au final, la deuxième phase du plan ne constitue pas seulement un défi militaire. Elle représente un test majeur pour l’autorité de l’État et sa capacité à réaffirmer, sur le terrain, le monopole des armes.



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