Soutien à l'armée libanaise : sur quoi portera la réunion au Caire ?
©Ici Beyrouth

Le Caire accueille, mardi, une réunion préparatoire consacrée au soutien à l’armée libanaise, en amont de la conférence internationale que la France prévoit d’organiser, le 5 mars prochain à Paris. L’objectif n’est ni symbolique ni politique au sens large. Il s’agit d’élaborer une feuille d’engagements concrets qui servira de base aux annonces attendues dans la capitale française.

Selon une source proche du dossier, interrogée par Ici Beyrouth, la réunion du Caire constitue, avant tout, «une réunion de préparation du Quintette». Autour de la table doivent se retrouver les représentants des États-Unis, de la France, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et du Qatar. D’autres partenaires traditionnels de l’armée, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni, pourraient également participer aux discussions, sans confirmation officielle à ce stade.

L’objectif affiché est clair: recueillir le maximum d’aides à tous les niveaux, qu’il s’agisse d’assistance financière directe, de soutien logistique, d’équipements militaires ou de programmes d’entraînement. À ce stade, aucun bilan consolidé des contributions futures n’est disponible. «Il n’y a pas de chiffre exact, surtout au niveau des principaux bailleurs. Beaucoup de pays conviés à la conférence de Paris n’ont pas encore répondu à l’invitation», précise-t-on de même source.

En coulisses, l’ambition évoquée serait d’atteindre entre 3 et 4 milliards de dollars sur cinq ans, soit environ 600 à 700 millions de dollars par an. «Un objectif qui n’est toutefois pas sûr d’être atteint», prévient-on. Les États-Unis pourraient intensifier leur soutien, mais celui-ci resterait conditionné à un engagement clair du gouvernement libanais en faveur du désarmement du Hezbollah, d’autant que la deuxième phase du plan de l’armée n’a pas encore été entamée.

Un soutien ancien mais fragmenté

Depuis 2006, l’armée libanaise figure parmi les principales bénéficiaires de l’assistance militaire internationale au Liban. Les chiffres les plus solides concernent les États-Unis. Selon les données officielles du Département d’État américain, l’aide américaine cumulée aux Forces armées libanaises (FAL) dépasse 3 milliards de dollars depuis 2006. Rien qu’entre 2020 et 2024, celle-ci s’est située, en moyenne, entre 100 et 150 millions de dollars, incluant équipements, formation, maintenance aérienne et soutien logistique. En 2022, Washington a également annoncé une enveloppe supplémentaire de 72 millions de dollars destinée au paiement d’allocations temporaires aux soldats, afin de compenser l’effondrement de la livre libanaise, survenu au lendemain de la crise financière de 2019.

L’Union européenne s’est imposée, ces dernières années, comme deuxième pilier du soutien structuré. En janvier 2025, le Conseil européen a adopté une troisième mesure d’assistance via la Facilité européenne pour la paix, portant le total des contributions européennes directes à l’armée à environ 60 millions d’euros sur cette tranche spécifique. Si l’on inclut les programmes antérieurs de gestion des frontières et de renforcement capacitaire, l’enveloppe européenne, cumulée depuis 2018, dépasse 200 millions d’euros, sous différentes formes, dont des équipements non létaux, des systèmes de surveillance et un appui aux régiments déployés au sud.

Le Qatar a, quant à lui, renforcé son rôle depuis 2022 avec un modèle d’aide ciblée. Doha a notamment financé des compléments de soldes pour plusieurs milliers de militaires et fourni 162 véhicules militaires en 2023. Les estimations publiques situent l’aide qatarie directe récente autour de 60 millions de dollars pour la seule année 2023, principalement consacrée au soutien social des troupes et à la mobilité opérationnelle. Cette approche, centrée sur la stabilisation immédiate de l’institution, a été perçue comme déterminante à un moment où le salaire moyen d’un militaire, converti au taux du marché parallèle, était tombé à quelque 200 dollars mensuels.

Dans le même ordre d’idées, la France demeure un partenaire structurant, même si ses contributions prennent souvent la forme d’équipements, de formation et d’assistance technique plutôt que de transferts financiers massifs. Il faut dire qu’au fil des ans, Paris a livré des hélicoptères Gazelle, du matériel blindé léger, des équipements de communication et assuré la formation de milliers d’officiers. Lors de la conférence internationale d’octobre 2024, organisée également à Paris, un paquet global d’aide au Liban avait été annoncé à hauteur d’environ un milliard de dollars, combinant assistance humanitaire et soutien aux institutions sécuritaires, dont une partie destinée à l’armée.

De son côté, le Royaume-Uni joue un rôle plus discret mais stratégique, notamment dans la formation des régiments frontaliers terrestres. Depuis 2012, Londres a investi plus de 115 millions de livres sterling dans le renforcement du contrôle des frontières libanaises, incluant plus de 75 tours d’observation, systèmes de surveillance et formation spécialisée de plus de 11.000 soldats.

L’Arabie saoudite occupe une place particulière dans cet historique. En 2013, Riyad avait annoncé un programme d’aide de 3 milliards de dollars destiné à équiper l’armée via la France, auquel s’ajoutait un milliard supplémentaire pour les forces de sécurité. Ce programme avait été suspendu en 2016, pour des raisons politiques, en particulier la mainmise du Hezbollah sur les principaux rouages de l’État.

Pourquoi une réunion au Caire ?

Dans ce contexte, la réunion du Caire vise à actualiser les besoins financiers réels de l’institution militaire. Selon des estimations internes relayées par des sources diplomatiques, le coût minimal annuel pour maintenir la cohésion opérationnelle de l’armée, incluant soldes ajustées, maintenance des équipements et logistique de base, dépasserait aujourd’hui 500 millions de dollars. Or, le budget national libanais ne couvre qu’une fraction de ces besoins en devises fortes, l’État étant incapable d’assurer seul l’approvisionnement en carburant, pièces détachées et équipements spécialisés.

La question centrale qui se posera mardi ne sera donc pas seulement celle des montants promis, mais celle de leur soutenabilité et de leurs conditions. Les partenaires occidentaux conditionnent de plus en plus leurs engagements à des avancées politiques, notamment en matière de réformes structurelles, de désarmement des milices et du monopole des armes par l’État libanais. Plusieurs capitales insistent également sur la nécessité d’un contrôle renforcé de l’utilisation des fonds et d’une transparence accrue dans la chaîne logistique.

L’un des enjeux du Caire serait donc d’établir une cartographie précise des contributions passées et de clarifier la part respective de chaque État partenaire. Combien Washington est-il prêt à continuer d’assumer? Le Qatar maintiendra-t-il son financement direct des allocations? La France proposera-t-elle un mécanisme multilatéral structuré? L’Arabie saoudite relancera-t-elle ses aides à l’armée? Et surtout, d’autres pays accepteront-ils de rejoindre un effort collectif?

Vers un mécanisme plus transparent ?

Les discussions préparatoires devraient également porter sur la forme que pourrait prendre le soutien futur. De source diplomatique, on évoque la possibilité d’un fonds coordonné, avec un mécanisme de suivi garantissant la traçabilité des fonds et leur affectation exclusive aux besoins militaires identifiés. La question de la transparence est déterminante pour convaincre certains contributeurs hésitants.

Contrairement aux grandes conférences économiques du passé, il ne s’agit pas ici de mobiliser des milliards de dollars, mais de consolider un socle financier permettant à l’institution militaire de fonctionner normalement. Les montants en jeu, s’ils restent inférieurs aux programmes de reconstruction ou d’aide macroéconomique, sont politiquement sensibles. Ils touchent à la question du monopole de la force armée et au rôle central de l’armée dans la stabilité du pays.

Commentaires
  • Aucun commentaire