Confessionnalisme politique : les héritiers de Bachar el-Assad ravivent la flamme
©Ici Beyrouth

Dans une approche strictement confessionnelle, dissociée de toute référence explicite au patriotisme, certains acteurs politiques, dont le Hezbollah, relancent aujourd’hui le débat sur l’abolition du confessionnalisme politique.

Cette initiative suscite de vives inquiétudes au sein des milieux chrétiens. En effet, l’écrasante majorité d’entre eux, à l’exception du Courant patriotique libre (CPL), conditionne toute réforme institutionnelle au désarmement du Hezbollah et réaffirme que la décision de la guerre et de la paix doit relever exclusivement de l’État.

La logique sous-jacente à cette proposition est interprétée par ses détracteurs comme impliquant que les chrétiens, en tant que minorité démographique, ne seraient plus légitimes à conserver les postes qu’ils occupent au sein de l’État. Elle conduirait, selon cette lecture, à justifier une concentration des principaux leviers du pouvoir entre les mains de la majorité numérique musulmane au Liban.

Pour habiller d’un vernis national cette revendication à la fois confessionnelle et religieuse, certains affirment que l’accord de Taëf aurait prévu l’abolition du confessionnalisme politique. Mais cette lecture résiste-t-elle à l’examen?

En scrutant le texte de l’accord de Taëf et de la Constitution libanaise, et plus particulièrement l’article 95, on constate qu’il n’est nullement question d’une suppression immédiate du confessionnalisme politique. L’article établit plutôt un mécanisme progressif, sans fixer de calendrier contraignant, en précisant que «le Parlement élu sur la base de la parité entre musulmans et chrétiens doit prendre les mesures appropriées pour abolir le confessionnalisme politique selon un plan graduel».

Quelles sont donc ces mesures? De quelle nature sont-elles? Constituent-elles elles-mêmes le plan? Et sur quels critères et fondements se définissent les différentes étapes de cette feuille de route?

L’article 95 prévoit également la «mise en place d’une instance nationale présidée par le président de la République et comprenant le président du Parlement, le président du Conseil des ministres ainsi que des personnalités politiques, intellectuelles et sociales».

Mais se pose alors la question: qui déterminera les membres de cette instance? Selon quels critères seront-ils choisis? Et leur composition respectera-t-elle une parité entre musulmans et chrétiens?

L’article 95 précise également que «la mission de l’instance est d’étudier et de proposer les moyens susceptibles d’abolir le confessionnalisme politique, de les soumettre au Parlement et au gouvernement, et de suivre la mise en œuvre du plan progressif».

Cependant, ce texte demeure très général et ne garantit aucun résultat concret. À supposer que l’instance venait à être effectivement constituée, elle pourrait recevoir des centaines de propositions, études et idées concernant l’abolition du confessionnalisme politique, sans qu’aucun calendrier ne soit prévu pour les examiner. Par ailleurs, le fait que ses recommandations doivent être soumises au Parlement élu selon la parité entre chrétiens et musulmans, ainsi qu’au gouvernement formé selon les mêmes principes, risque de neutraliser tout l’effet que cette instance pourrait espérer produire.

Dans le cadre de ce qui apparaît comme une manipulation de l’opinion publique sur la question de l’abolition du confessionnalisme politique, certains vont jusqu’à proposer l’élection d’un Parlement «hors quota confessionnel», assortie de la création d’un Sénat où chrétiens et musulmans seraient représentés à parts égales.

Mais la question se pose: comment élire un Parlement hors confessionnalité alors que le confessionnalisme politique n’a pas encore été aboli? Et comment prétendre abolir le confessionnalisme politique au niveau du Parlement tout en le réintroduisant, sous une autre forme, à travers la création d’un Sénat?

Par ailleurs, pour que le processus d’abolition du confessionnalisme politique respecte la Constitution, il serait nécessaire de dissoudre toutes les milices. Où en est-on aujourd’hui concernant la dissolution de la formation militaire et sécuritaire du Hezbollah? La question se pose avec d’autant plus d’acuité qu’il s’agit d’un groupe issu d’une seule confession portant un projet religieux et idéologique aligné sur la République islamique d’Iran. Peut-on réellement envisager l’abolition du confessionnalisme politique tant que de telles formations, ou d’autres groupes religieux similaires, existent? 

Dans ce prolongement, il ne faut pas oublier la mise en œuvre de la décentralisation, qui est en pratique plus aisée que l’abolition du confessionnalisme politique, puisqu’elle favorise concrètement un développement équilibré, l’amélioration des méthodes de gestion administrative et la valorisation des compétences dans tous les domaines. Pourtant, jusqu’à présent, les partisans de l’abolition du confessionnalisme politique n’ont entrepris aucune initiative en faveur de la décentralisation, car celle-ci pourrait restreindre tout tentative pour contrôler l’État et ses décisions.

La revendication d’abolition du confessionnalisme politique, souvent brandie aux moments critiques, n’est en fait qu’un chantage politique exercé envers les autres composantes du pays, et tout particulièrement la composante chrétienne. Ces acteurs cherchent avant tout à préserver leurs projets et leurs politiques, et dès qu’ils rencontrent une opposition, ils invoquent le slogan de l’abolition du confessionnalisme politique. Une pratique héritée depuis l’occupation par le régime d’El-Assad, lorsque toute demande de retrait de ses forces du Liban se heurtait, de la part de leurs alliés locaux, à l’exigence préalable de l’abolition du confessionnalisme politique. Mais le régime d’El-Assad a pris fin sans que cette prétendue abolition ne voit le jour.

Aujourd’hui, l’histoire se répète, et le résultat sera, encore une fois, le même.

 

 

 

 

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