L’arthrose ne ferait pas mal ? Le mythe qui bouscule nos certitudes
Le cartilage ne contient aucun nerf. Alors pourquoi l’arthrose fait-elle si mal ? ©Shutterstock

Le cartilage n’est pas innervé, donc il ne peut pas faire mal. Cette affirmation, souvent reprise, semble bouleverser notre compréhension de l’arthrose. Mais derrière ce constat anatomique se cache une réalité plus complexe sur l’origine véritable de la douleur.

On l’a longtemps décrite comme une simple usure. Avec l’âge, le cartilage s’amincirait, les os finiraient par frotter et la douleur apparaîtrait presque mécaniquement. Cette représentation est encore très répandue. Elle a l’avantage de la clarté. Elle est pourtant inexacte.

Premier point essentiel, le cartilage ne contient pas de nerfs. Il est donc incapable, à lui seul, d’envoyer un signal douloureux au cerveau. Dire que «le cartilage fait mal» est anatomiquement faux. De là à conclure que l’arthrose ne provoque pas de douleur, il y a un pas que la science ne franchit pas.

L’arthrose n’est plus considérée comme une simple détérioration d’un matériau biologique. Elle est aujourd’hui définie comme une maladie chronique de l’ensemble de l’articulation. Le cartilage s’abîme, certes, mais l’os situé en dessous se remodèle, la membrane synoviale peut s’enflammer, la capsule s’épaissit, les ligaments se modifient, les muscles se contractent pour compenser. La douleur naît de cette interaction complexe.

L’os sous-chondral, richement innervé, peut développer des microfissures. La synoviale, lorsqu’elle s’enflamme, produit des médiateurs chimiques qui activent les fibres nerveuses. Les tissus péri-articulaires deviennent hypersensibles. Avec le temps, le système nerveux central peut lui-même amplifier les signaux douloureux. Ce phénomène de sensibilisation explique pourquoi certaines personnes souffrent beaucoup malgré des lésions modérées visibles à l’imagerie, tandis que d’autres présentent des radiographies sévèrement altérées sans ressentir de douleur majeure.

La discordance entre image et ressenti est un des grands paradoxes de l’arthrose. Elle rappelle que la douleur n’est pas une simple conséquence mécanique. Elle est une expérience biologique et neurologique. Elle dépend de l’inflammation locale, du contexte métabolique, de l’état musculaire, mais aussi de la manière dont le cerveau traite l’information.

Autre idée reçue, les os ne se touchent pas comme deux pierres polies. Même lorsque le cartilage s’amincit, l’articulation reste un système stabilisé par des ligaments, une capsule et un liquide synovial qui lubrifie les surfaces. Dans les formes très avancées, l’espace articulaire se réduit fortement, mais l’image d’un frottement permanent reste simplificatrice. L’arthrose est moins une histoire de contact brutal que de déséquilibre progressif.

Un seul impératif: le mouvement bien dosé

Cette évolution du regard scientifique a entraîné un changement majeur dans la prise en charge. Pendant longtemps, on conseillait aux patients de ménager leurs articulations. Moins bouger semblait logique si l’on pensait que le mouvement «usait» le cartilage. Les recommandations actuelles disent exactement l’inverse.

L’activité physique est aujourd’hui le traitement de première intention. Bouger stimule les échanges de nutriments dans le cartilage par l’intermédiaire du liquide synovial. Le renforcement musculaire stabilise l’articulation et réduit les contraintes excessives. L’exercice modéré exerce aussi un effet anti-inflammatoire général. À l’inverse, l’immobilité favorise la raideur, l’atrophie musculaire et l’augmentation de la douleur.

Cela ne signifie pas que tous les efforts sont bénéfiques en toute circonstance. Les activités à fort impact peuvent aggraver les symptômes en période douloureuse. En revanche, la marche, le vélo, la natation ou les exercices en milieu aquatique sont souvent bien tolérés. La régularité prime sur l’intensité. Quelques séances hebdomadaires suffisent à améliorer la fonction et diminuer la gêne.

Les chercheurs s’intéressent également au rôle des tissus conjonctifs qui entourent l’articulation, parfois désignés sous le terme de fascia. Richement innervé, ce réseau peut participer à la perception douloureuse lorsqu’il est inflammé ou rigide. Il ne constitue toutefois pas l’unique explication. L’arthrose est multifactorielle. Le surpoids augmente les contraintes mécaniques et favorise un état inflammatoire chronique. Certains troubles métaboliques semblent aussi moduler le risque et la sévérité.

Il n’existe pas encore de traitement capable de régénérer durablement le cartilage détruit. Les stratégies actuelles visent à contrôler la douleur, améliorer la mobilité et ralentir la progression. Antalgiques, anti-inflammatoires ponctuels, infiltrations, rééducation et perte de poids composent l’arsenal thérapeutique. Dans les formes avancées, la chirurgie prothétique peut restaurer la fonction.

Alors, l’arthrose ne ferait-elle pas mal? Le cartilage, en effet, ne souffre pas. Mais l’articulation, elle, peut devenir le siège d’une inflammation et d’une hypersensibilité qui rendent chaque mouvement difficile. Le mythe a le mérite de corriger une erreur anatomique. Il ne doit pas masquer la réalité clinique.

Comprendre d’où vient la douleur change la manière de la traiter. L’arthrose n’est pas seulement l’usure du temps. Elle est un déséquilibre biologique dynamique. Et contrairement à une croyance tenace, le mouvement bien dosé n’est pas l’ennemi. Il est souvent la clé pour reprendre le contrôle.

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