Téhéran n’a pas dormi. À peine les autorités iraniennes ont-elles confirmé, dans la nuit de samedi à dimanche, la mort du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei — annoncée quelques heures plus tôt par le président américain, Donald Trump — que le pays s’est fracturé en deux images opposées.
Dans plusieurs quartiers de Téhéran, de Chiraz et d’Ispahan, des scènes de joie sporadiques ont été rapportées. Dans la capitale, des feux d’artifice improvisés ont illuminé le ciel. À Chiraz, des automobilistes ont klaxonné en continu. À Ispahan et à Karaj, de petits groupes se sont rassemblés brièvement pour scander «mort au dictateur». Sur les réseaux sociaux, malgré les coupures, des vidéos montrent des jeunes dansant dans des appartements, criant de joie aux fenêtres, ou distribuant des pâtisseries dans la rue.
Quelques femmes ont été filmées retirant leur voile en public — geste lourd de sens dans un pays où ce symbole a cristallisé la contestation depuis 2022. Des slogans issus du mouvement «Femme, Vie, Liberté» ont refait surface. Dans certaines zones, des habitants auraient crié le prénom de Mahsa Amini comme un mot d’ordre.
Si ces images se multiplient, elles contrastent toutefois avec d’autres, quoi que moins nombreuses: rues désertes, commerces fermés, familles retranchées chez elles. Dans le sud de la capitale, des témoins évoquent un silence pesant, seulement brisé par le vrombissement des motos des forces de sécurité. La joie, là où elle existe, est prudente. Elle n’est ni massive ni assumée. Un contraste qui résume l’état d’esprit d’un pays suspendu entre soulagement, incrédulité et crainte d’un lendemain imprévisible.
Une annonce venue de l’extérieur
C’est depuis Washington que la nouvelle a d’abord éclaté. Donald Trump a revendiqué, samedi peu avant minuit, «l’élimination» du Guide suprême iranien, avant que Téhéran ne confirme officiellement son décès plusieurs heures plus tard.
Ce décalage a profondément marqué l’opinion. Beaucoup d’Iraniens ont appris la nouvelle via des médias étrangers, dans un contexte de perturbations massives des communications: ralentissements d’internet, coupures partielles du réseau mobile, restrictions sur les plateformes sociales.
Un sentiment d’abandon qui ne date pas d’hier
Dès la journée de samedi, avant même la confirmation officielle, des habitants décrivaient un climat de confusion. Le New York Times rapportait des témoignages de citoyens affirmant n’avoir reçu aucune consigne claire face aux frappes israéliennes en cours. Les autorités iraniennes auraient mis des heures avant de communiquer sur la conjoncture qui se présentait, et encore, sans fournir de consignes claires ni de directives concrètes en matière de protection civile.
«Nous sommes complètement seuls», confiait, samedi matin, une habitante de 62 ans au quotidien américain. «Le gouvernement est absent», se lamentait-elle.
Des axes routiers quittant Téhéran auraient été saturés sur des kilomètres. Des écoles, des administrations locales, des responsables municipaux ont reconnu n’avoir reçu aucune indication. Les communications téléphoniques ont été sévèrement perturbées, l’accès à internet restreint, voire coupé par endroits.
Le Conseil suprême de sécurité nationale iranien avait, dans la matinée, affirmé qu’«il n’y avait pas lieu de s’inquiéter» et que «tout avait été anticipé». Or, sur le terrain, selon de multiples témoignages concordants, la coordination semblait inexistante. Cette dissonance entre le discours officiel et la réalité vécue avait donc réussi à nourrir une défiance structurelle, laissant la population sur ses gardes.
Une colère qui couvait déjà
La disparition de Khamenei intervient dans un contexte d’épuisement économique et politique. Répressions massives, restriction des libertés, inflation avoisinant les 60%, effondrement du pouvoir d’achat, chômage massif des jeunes, sanctions persistantes.
Depuis le mouvement «Femme, Vie, Liberté» déclenché après la mort de Mahsa Amini en 2022, la contestation s’est enracinée dans les milieux iraniens, notamment urbains et étudiants. Des organisations de défense des droits humains parlent de milliers de morts lors des vagues de répression successives. Ainsi, pour la majeure partie de la population, la mort du Guide suprême représente la fin d’un cycle de plus de trois décennies. Pour d’autres, elle annonce un possible durcissement.
Il faut dire que le régime repose sur la doctrine de wilayat al-Faqih. Sans Guide, c’est toute la hiérarchie politico-religieuse qui entre en zone d’incertitude. La succession – théoriquement assurée par l’Assemblée des experts – pourrait devenir un moment de tension interne entre factions du pouvoir et le Corps des gardiens de la révolution islamique.
Un révélateur brutal
Avec la mort d’Ali Khamenei, la question centrale n’est plus seulement celle de la succession formelle, mais celle de la légitimité.
Une partie de la population pourrait y voir la fin d’un cycle. Une autre redouterait un durcissement immédiat du régime pour préserver sa cohésion interne. L’histoire récente montre que les systèmes autoritaires en crise peuvent soit se fragmenter, soit se radicaliser. Pour l’heure, l’Iran semble suspendu entre ces deux scénarios.
Ce que révèlent les témoignages de ces deux journées, au-delà des rumeurs et des démentis, c’est une constante: la solidarité horizontale des citoyens contraste avec l’absence de coordination verticale du régime ou de ce qui en reste.
Dans un pays marqué par des décennies de contrôle idéologique, de sanctions économiques et de répression politique, la disparition du Guide suprême pourrait agir comme un révélateur brutal: celui d’un régime affaibli, et d’un peuple qui, depuis longtemps, cherche une issue.




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