Rétrospective et dynamiques mutantes 
©Ici Beyrouth

Le suivi attentif des négociations en cours entre les États-Unis et l'Iran nous renvoie à une ambivalence qui a longuement prévalu. Tout reste inchangé, y compris le ton et les questions controversées qui ont dominé les scripts diplomatiques antérieurs. Le régime iranien n'a pas fléchi dans sa détermination à poursuivre le programme nucléaire avec des modulations mineures. Il a également maintenu la fabrication de missiles balistiques, la reconstruction de ses plateformes militaires à travers le Moyen-Orient, et la poursuite de la répression à l'intérieur de ses frontières.

Le régime islamiste poursuit avec fermeté son agenda impérial et essaye de déjouer ses némésis. On se demande si la notion de négociations s'applique dans ce cas et qualifierait adéquatement les échanges en cours. L'Iran continue de revendiquer son extraterritorialité et se positionne en dehors du champ de la communauté internationale tout en sollicitant toutes les garanties qu'elle prodigue. Les équivoques sont assez instructives sur ses intentions, et sur la portée de cette intermédiation occasionnelle et ses objectifs ultimes.

On se demande combien de temps cette course déclinante va durer et combien il serait utile de s'engager dans cet atermoiement sans fin à un moment où les leviers stratégiques du régime iranien se sont considérablement affaiblis. Le pari ultime est de raviver les troubles civils persistants et les guerres dans le Moyen-Orient et de propulser indistinctement les mouvements terroristes. La résurgence du terrorisme islamique au Moyen-Orient et ses résonances globales ne sont pas une coïncidence et sont fortement conditionnées par les contextes d'instabilité endémiques et leurs incidences régionales et internationales sur les différentes scènes politiques.

À quel point serait-il utile de revenir à une version abrégée des négociations et d'éviter des mutations stratégiques radicales ? Pourquoi faudrait-il donner une autre chance à cette dystopie meurtrière quand elle fait preuve d’intransigeance et se refuse à tout changement de récit et de quête de voie alternative ? En révisant le verbatim des négociations, nous reconnaissons explicitement l’inflexibilité du régime et son refus de reconsidérer les fondements idéologiques et stratégiques qui ont guidé sa politique de subversion. Le régime iranien continue d'ignorer ses défaites militaires et politiques et sa délégitimation interne. Il agit avec une totale impunité après avoir massacré 30 000 à 80 000 citoyens iraniens, tout en continuant à s'adresser à la communauté internationale sur la base d'un faux sentiment de normalité.

Les dilemmes et les scrupules de l’administration américaine sont venus à terme avec la nouvelle offensive. Les projections militaires des États-Unis sont des mouvements stratégiques judicieux et décisifs. Les manœuvres du régime iranien et ses simulations sont une réitération de tactiques galvaudées . Les scénarios se déroulant au Liban, à Gaza et en Syrie témoignent des mêmes tactiques de sabotage et de l'intransigeance à engager un éventuel processus de normalisation.

La situation au Liban perpétue le scénario de l’État-lige, où la paix civile et la reconstruction d'un État viable et constitutionnel sont toujours liées aux hypothèques du Hezbollah. Le processus de désarmement est au mieux erratique, défectueux sur de multiples points, et miné par une militarisation continue. L'extraterritorialité politique et militaire est concédée par un gouvernement impuissant et déficient , qui s’est délibérément dessaisi de ses prérogatives constitutionnelles, sapant ainsi les fondements nomothétiques de l’État de droit.

Les concessions financières, sécuritaires, judiciaires et de politique publique rendent compte des politiques financières et fiscales défaillantes et de la confiscation chiite des propriétés communales sous prétexte d'expropriations d'utilité publique. Le gouvernement agit en auxiliaire docile des politiques de domination chiite. Cet état de choses a remis en question la légitimité du gouvernement et sa crédibilité sur le plan international. Les politiques de domination chiite tentent de compenser leurs défaites militaires et politiques en rétablissant leurs emprises politiques et en perpétuant un état d'instabilité civile et d'hostilités ouvertes avec Israël. En dehors de cela, ils ont consenti à un condominium de facto avec la Turquie. La seule incertitude à laquelle ils font face est le conflit en cours avec le régime syrien et Israël, perçus comme menaces ultimes au rétablissement de leur diktat et des délires qui lui sont associés.

La situation à Gaza reflète les mêmes ambiguïtés du côté du Hamas et sa réticence à rejoindre le processus de normalisation proposé par les États-Unis. L’obstructionnisme affiché du Hamas empêche la formation du comité de paix et la mise en place d'une gouvernance internationale qui devrait gérer la transition. Le Hamas, comme le Hezbollah, refuse de reconnaître sa responsabilité dans le désastre qui a frappé le district, sa défaite militaire, et rejette toute solution politique qui compromet ses contrôles hermétiques et son hégémonisme au niveau palestinien. La politique de blocage du Hamas s'aligne parfaitement à la politique de sabotage du régime iranien. Ce modèle de comportement politique contribue inévitablement à la radicalisation du côté israélien et réactive les dynamiques qui ont été à l'origine de ce contexte d'impasse institutionnalisée. 

La conquête du nord-est de la Syrie est une question controversée, et la régénération du jihadisme représente une réelle menace pour le régime nouvellement établi à Damas. Le renouvellement de la contestation interne remet en cause l’autorité du nouveau pouvoir en Syrie et la capacité d'Ahmad al-Sharaa à reprendre contrôle sur les formations dissidentes, la viabilité de la géopolitique actuelle, et la stabilité d'un Moyen-Orient volatile. Nous devrions réévaluer le rôle du régime iranien dans la déstabilisation du processus de reconstruction des interfaces syro-libanaises. Le régime iranien est engagé dans une politique de subversion tous azimuts afin de restaurer ses contrôles et de relancer son interventionnisme. Ce contexte de fluidité oblige donc Israël à consolider ses plateformes dans les territoires syriens et à reprendre ses positions récemment perdues.

Cette rétrospective devrait nous permettre de comprendre les limites de la diplomatie transactionnelle. La version abrégée est vouée à l'échec puisqu'elle méconnaît les défis stratégiques en question et leur impact direct sur le paysage géopolitique dans son ensemble. Si les négociations échouent à contenir les ambitions impériales et totalitaires du régime islamique à Téhéran, elles compromettront inévitablement à la fois la stabilité régionale et les perspectives de normalisation des conflits en cours, ainsi que la sécurité occidentale. Toute équivoque à cet égard conduira à un état de chaos institutionnalisé et redonnera de l'élan à des guerres civiles en état de gestation permanente et ardemment cultivées par les millénarismes islamistes. La nouvelle offensive a mis fin aux dilemmes qui ont prévalu jusque-là et nous voilà face à une dynamique mutante.

L’offensive en cours change entièrement la donne et nous voilà confrontés aux aléas d’un bouleversement révolutionnaire. Contrairement aux supputations d’un changement dans la continuité, il est difficile d’imaginer un scénario de transition linéaire. La défaite militaire du régime islamique, en effet, marque la fin de l’ère politique et de la matrice idéologique qui furent à l’origine de cette dystopie meurtrière et de ses effets destructeurs. Il s’agit d’un avant et d’un après dont les empreintes vont scander le paysage géopolitique et redéfinir les équilibres transcontinentaux. Le changement de la donne est celui également des registres conceptuels et des stratégies politiques dans un environnement en pleine mutation.

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