«La marine américaine escortera les pétroliers à travers le détroit d’Ormuz, dès que possible». L’annonce faite mardi, puis confirmée mercredi par le président américain, Donald Trump, pourrait marquer un tournant décisif dans la crise qui se noue autour de cette voie maritime stratégique. Elle intervient alors que l’Iran affirme avoir fermé le détroit et menace d’attaquer tout navire tentant de le franchir, une posture qui perturbe déjà profondément le trafic dans la zone.
Interrogé par Ici Beyrouth, le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, estime que si le détroit constitue aujourd’hui «une carte en main pour l’Iran», un contrôle total de l’Ormuz par Téhéran demeure hautement improbable.
Une fermeture totale est-elle réellement possible ?
Le détroit d’Ormuz est un goulet d’étranglement large d’environ 33 kilomètres à son point le plus étroit. Près de 20 % du pétrole mondial y transite quotidiennement, ainsi qu’une part majeure du gaz naturel liquéfié.
Aujourd’hui, l’Iran dispose de moyens asymétriques capables de perturber fortement la navigation: missiles antinavires côtiers, mines marines, drones armés et vedettes rapides. Ces capacités suffisent à rendre le passage extrêmement risqué et à paralyser le flux, et ce, non seulement en raison de la menace sécuritaire, mais aussi pour maintes autres raisons comme le retrait des assureurs, l’explosion des primes et l’hésitation des armateurs à engager leurs navires.
Sur ce point, le général Trinquand se montre catégorique: «Les armateurs ne se risqueront pas à envoyer des bateaux dans le détroit». Autrement dit, même sans blocus physique hermétique, la simple menace peut suffire à provoquer un quasi-arrêt du trafic.
«Si les autorités iraniennes affirment contrôler le détroit, cela relève avant tout de la communication stratégique. Je ne suis pas convaincu qu’elles en aient réellement la maîtrise, mais elles ont certainement une capacité de nuisance à ce niveau», souligne-t-il.
Le général note également que, malgré les déclarations américaines affirmant avoir neutralisé la flotte iranienne dans la zone, des menaces subsistent. «Elles se traduisent par la présence des petites vedettes iraniennes, qui s’y trouvent encore et qui peuvent y poser des mines». D’après Dominique Trinquand, certaines peuvent agir comme des bateaux suicides. Il n’est pas sans rappeler non plus le survol de drones dans les zones montagneuses au-dessus du détroit», précise-t-il. Dans un espace aussi restreint, ces moyens légers peuvent créer une insécurité permanente.
Washington prépare une nouvelle «guerre des tankers»
L’escorte annoncée rappelle les opérations de 1987-1988 durant la guerre qui a opposé l’Iran à l’Irak, lorsque les États-Unis s’étaient engagés à protéger les pétroliers koweïtiens. La stratégie implique des destroyers et frégates d’escorte, une couverture aérienne et une surveillance constante.
Or, une telle décision soulève plusieurs interrogations opérationnelles. «Les Américains se sont, certes, montrés rassurants et prêts à accompagner les navires. Toutefois, la question demeure: est-ce que les armateurs accepteront de prendre ce risque? J’en suis loin d’être sûr», observe Dominique Trinquand.
Il met également en avant un second enjeu stratégique: les forces navales mobilisées pour l’escorte ne pourront pas être engagées simultanément dans des opérations offensives. «Quels dispositifs vont-ils mettre en place pour assurer cette mission? Ce sont autant de moyens qui ne seront pas utilisés pour frapper en Iran», souligne-t-il. L’escorte constitue donc un choix stratégique qui redistribue l’emploi des capacités militaires américaines.
Selon lui, les quinze prochains jours seront décisifs. Les États-Unis devront notamment prouver leur aptitude à neutraliser d’éventuels lancements de drones visant les navires civils.
Les principales victimes
Si l’Arabie saoudite peut partiellement contourner le détroit d’Ormuz via son oléoduc Est-Ouest (du golfe Persique à la mer Rouge) vers Yanbu, à l’ouest du pays, cette alternative reste limitée. Sa capacité ne permet pas de remplacer totalement les volumes qui transitent habituellement par le Golfe. De plus, les coûts logistiques s’envolent: les tarifs d’affrètement à Yanbu ont récemment dépassé 28 millions de dollars par superpétrolier. Même sans fermeture officielle du détroit, la seule menace suffit ainsi à provoquer un choc sur les marchés énergétiques mondiaux.
La situation est, en revanche, bien plus critique pour le Qatar. Environ 94 % des exportations qataries de gaz naturel liquéfié (GNL) transitent par le détroit d’Ormuz et il n’existe aucune alternative terrestre capable de remplacer cette route maritime. En cas de perturbation prolongée, les pertes liées au seul GNL pourraient atteindre environ 100 millions de dollars par jour. En y ajoutant les produits raffinés et autres exportations liquides, l’impact quotidien pourrait approcher 200 millions de dollars. Une semaine de blocage sérieux représenterait près d’un milliard de dollars, et un mois se chiffrerait en plusieurs milliards.
Paradoxalement, même si les prix mondiaux du gaz flambent, Doha ne bénéficierait pas immédiatement de cette hausse. Sans accès maritime sécurisé, il est impossible d’acheminer les cargaisons vers les marchés internationaux.
De son côté, l’Union européenne a diversifié ses approvisionnements depuis 2022, mais elle reste dépendante des prix mondiaux. Un blocage prolongé entraînerait une hausse des cours du pétrole, des tensions sur le marché du gaz naturel liquéfié, une augmentation des coûts de transport et une pression inflationniste accrue. Les marchés énergétiques étant interconnectés, même sans importations directes massives du Golfe, l’Europe subirait l’effet domino.
Une arme stratégique à double tranchant
Pour l’Iran, le détroit d’Ormuz constitue un levier de dissuasion puissant. Toutefois, fermer durablement le détroit reviendrait à bloquer ses propres exportations, fragiliser ses relations avec la Chine et provoquer une confrontation directe avec la marine américaine.
La stratégie iranienne semble donc reposer davantage sur la pression graduée et la démonstration de capacité que sur un verrouillage absolu et prolongé. Comme le résume Dominique Trinquand, il ne s’agit pas d’un contrôle total, mais d’une capacité à créer une insécurité suffisante pour perturber l’économie mondiale.
En attendant la mise en œuvre des mesures décidées par Washington, la question centrale n’est plus seulement de savoir si l’Iran peut fermer totalement le détroit, mais si l’économie mondiale peut fonctionner durablement sous une menace permanente dans l’une de ses artères vitales.




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