Vers l’implosion de la relation spéciale entre Washington et Londres?
©Ici Beyrouth

Il est difficile d’imaginer que les relations entre deux nations aussi intimement liées, voire même fusionnelles ; sans doute la plus solide alliance que le monde moderne ait connue ; puissent atteindre un niveau de tensions aussi marqué. Depuis plus de huit décennies, la relation dite « spéciale » entre Londres et Washington a traversé les crises, les divergences tactiques et les changements d’époque, sans jamais vaciller dans son essence. Pourtant, l’heure semble aujourd’hui à l’incompréhension et il faut remercier le Premier ministre britannique Sir Keir Starmer. Ironie de l’histoire, cette crispation intervient alors que M. Starmer s’était engagé à inscrire son mandat dans la continuité de l’âge d’or de la coopération transatlantique. Certes, la diplomatie avec l’actuel occupant de la Maison-Blanche, Donald Trump, n’a jamais été chose aisée : directe, parfois imprévisible, souvent peu conventionnelle. Mais mettre en péril la relation avec le principal allié du Royaume-Uni ; et, de surcroît, avec la puissance la plus influente que le monde n’ait jamais connue ; constituerait un précédent d’une gravité certaine. Tout, ou presque, oppose idéologiquement Donald Trump et Sir Keir Starmer. Pourtant, leurs intérêts stratégiques devraient, en principe, les rapprocher. Car il existe un objectif que partagent les États-Unis, le Royaume-Uni et, plus largement, l’ensemble du camp occidental : contenir l’expansion de l’influence iranienne. C’est pourtant précisément sur ce terrain que leurs divergences se sont récemment cristallisées, révélant une fracture inattendue. 

Le président américain Donald Trump a multiplié ces derniers jours les déclarations hostiles à l’égard de Londres et du Premier ministre britannique Keir Starmer, révélant une dégradation spectaculaire du climat transatlantique. Dans une publication diffusée samedi soir sur sa plateforme Truth Social, le locataire de la Maison-Blanche a affirmé que les États-Unis n’avaient nullement besoin de leur « ancien grand allié » britannique pour déployer des porte-avions au Moyen-Orient, ajoutant qu’il « se souviendrait » de l’absence de soutien britannique dans la guerre contre Iran ; une sortie qui risque de consacrer l’effritement de la relation spéciale. « Le Royaume-Uni, notre ancien grand allié, peut-être le plus grand de tous, envisage enfin sérieusement d’envoyer deux porte-avions au Moyen-Orient. Très bien, Premier ministre Starmer : nous n’en avons plus besoin désormais », a-t-il écrit, avant de préciser, à bord d’Air Force One, qu’« il aurait été appréciable de les avoir il y a deux semaines ». Le ministre de la Défense britannique avait annoncé quelques heures plus tôt l’acheminement des portes avions HMS Queen Elizabeth et HMS Prince of Wales au Moyen-Orient. Trump et Starmer se seraient même entretenus dimanche soir, dans ce que les médias britanniques ont qualifié de « discussions de crise » dans la relation bilatérale. 

Ces propos interviennent après le refus de Londres de soutenir l’effort de guerre américain contre l’Iran. Selon plusieurs médias américains et britanniques, Washington aurait pourtant offert au Royaume-Uni un accès privilégié aux discussions stratégiques entourant une éventuelle intervention, signe du traitement particulier traditionnellement réservé à l’allié britannique, laissant même les partenaires européens, comme la France, en marge. Londres aurait toutefois décliné cette invitation, refusant non seulement de participer militairement à l’opération mais également d’autoriser l’utilisation de certaines bases sous souveraineté britannique, qu’il s’agisse d’installations situées en Angleterre, des bases d’RAF Akrotiri et de Dhekelia à Chypre, ou encore de la base stratégique de Diego Garcia, située dans l’archipel des Chagos Archipelago au cœur de l’océan Indien. Or cette installation constitue un pivot logistique essentiel pour toute opération militaire au Moyen-Orient : elle est capable d’accueillir des bombardiers stratégiques lourds (tels que les B-52 Stratofortress ou les B-2 Spirit) ainsi que des avions de chasse de dernière génération, et sert depuis des décennies de plateforme avancée pour les opérations américaines dans la région. Le refus britannique aurait ainsi provoqué un vif mécontentement à la Maison-Blanche, alimentant un bras de fer diplomatique avec Downing Street. Le revirement de la position britannique serait, sans doute, intervenu trop tard. 

Londres a sans doute le plus à perdre d’une implosion de la relation dite « spéciale ». D’une part, le Royaume-Uni pourrait se retrouver du mauvais côté de l’histoire dans la gestion de la menace iranienne, qu’il s’agisse de l’équilibre stratégique au Moyen-Orient ou de la sécurité du monde occidental dans son ensemble. La présence militaire britannique dans la région est en effet loin d’être symbolique : des contingents et installations britanniques sont déployés dans plusieurs États du Golfe, tous situés à portée des missiles balistiques et des drones iraniens. Ces derniers jours, des drones et missiles auraient d’ailleurs visé des installations militaires conjointes américano-britanniques au Bahreïn, en Arabie Saoudite, aux Émirats Arabes Unies et au Sultanat d’Oman. Par ailleurs, plusieurs drones auraient été lancés depuis le Liban par le Hezbollah en direction de la base d’RAF Akrotiri à Chypre. D’autre part, la menace iranienne demeure particulièrement préoccupante dans le cyberespace : selon le Telegraph citant des sources gouvernementales britanniques, les infrastructures numériques du Royaume-Uni figurent parmi les cibles prioritaires des opérations cybernétiques attribuées à Téhéran. C’est dans ce contexte de tensions croissantes que le président américain Donald Trump a lancé mercredi dernier une pique particulièrement cinglante à l’encontre du Premier ministre britannique Keir Starmer, affirmant sans détour que « Starmer ne sera jamais Churchill ».

C’est d’ailleurs ce dernier, Sir Winston Churchill, figure emblématique de l’histoire britannique et plus largement du monde, qui incarna sans doute le mieux l’essence de ce que devait être la relation spéciale unissant Londres et Washington. On lui attribue fréquemment le mérite d’avoir théorisé, sinon façonné, cette alliance unique, née de la collaboration étroite qu’il entretint avec le président américain Franklin D. Roosevelt au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Le tandem Churchill–Roosevelt posa les fondations d’une coopération stratégique sans précédent, mêlant coordination militaire, partage du renseignement et vision commune de l’ordre international d’après-guerre. Symbole de cette proximité historique, un buste de Churchill trône depuis des décennies dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, un honneur rarement accordé à une personnalité étrangère. Au fil des décennies, la relation transatlantique connut ainsi ses plus hauts sommets, notamment lors des grandes crises et interventions militaires : la guerre de Corée, la Première Guerre du Golfe ou encore la guerre en Afghanistan. L’axe formé dans les années 1980 par Margaret Thatcher et Ronald Reagan illustra également l’intensité politique et idéologique de cette alliance, fondée sur une vision commune du monde et de la lutte contre l’influence soviétique. 

Au-delà des champs de bataille, Londres a souvent pu compter sur Washington lors de crises économiques majeures notamment en 1976, tandis que la coopération dans les domaines du renseignement, à travers l’alliance Five Eyes, et du nucléaire stratégique a renforcé une interdépendance sécuritaire presque unique entre deux puissances souveraines. Certes, quelques épisodes de froid diplomatique ont jalonné cette histoire, notamment lors de la Crise de Suez ou des divergences autour de la guerre au Vietnam, mais jamais ces tensions n’ont conduit à une véritable rupture. À l’inverse, l’une des coopérations les plus étroites de l’époque contemporaine fut sans doute celle qui unit George W. Bush et Tony Blair lors de l’invasion de l’Iraken 2003. Ce partenariat, politiquement et militairement extrêmement solide, suscita toutefois l’une des controverses les plus profondes de l’histoire récente de la relation transatlantique. L’intervention, justifiée à l’époque par l’existence supposée d’armes de destruction massive, demeure aujourd’hui un précédent qui pèse lourdement sur les calculs stratégiques britanniques. C’est précisément le spectre d’un changement de régime imposé sans alternative politique claire et crédible, scénario largement associé à l’Irak, que Londres semble aujourd’hui vouloir éviter, expliquant en partie sa réticence à s’engager dans une nouvelle confrontation directe avec l’Iran.

Un dernier pilier de la relation entre Washington et Londres, et sans doute l’un des instruments les plus puissants du soft power britannique, demeure la monarchie. La défunte Élizabeth II incarna avec une remarquable constance cette dimension diplomatique singulière de la relation transatlantique, veillant tout au long de son règne à préserver un lien privilégié avec la Maison-Blanche. Entre 1951 et 2022, la souveraine rencontra treize des quatorze présidents américains qui se succédèrent à la tête des États-Unis, illustrant la continuité exceptionnelle de cette relation spéciale entre les deux nations. Sa visite aux États-Unis en 1976, à l’occasion du bicentenaire de la Déclaration d’indépendance, marquée notamment par une danse devenue célèbre avec le président Gerald Ford, symbolisa l’apogée de cette diplomatie monarchique au moment de fortes tensions autour du Canal de Suez. C’est dans cet héritage que s’inscrit aujourd’hui le rôle de Charles III qui tente à son tour de mobiliser l’influence symbolique de la Couronne afin d’apaiser les tensions avec Donald Trump. Quelques mois auparavant, le président américain, notoirement fasciné par la monarchie britannique, avait été reçu au Château de Windsor dans le cadre d’une seconde visite d’État, un honneur exceptionnellement rare pour un dirigeant étranger. Washington devait en retour accueillir le roi et la reine pour une visite officielle destinée à marquer le 250ᵉanniversaire de l’indépendance américaine dans les pas d’Élizabeth II et du Prince Philip. Or ce déplacement, qui devait se dérouler fin avril à Washington puis à New York, pourrait désormais être reporté, voire annulé, dans le contexte de la guerre contre l’Iran et de l’effondrement spectaculaire des relations politiques entre la Maison-Blanche et Downing Street, selon des médias britanniques. Une telle décision risquerait de compromettre, à court terme, les derniers efforts de rapprochement diplomatique entre les deux capitales.

S’il est certain que Sir Keir Starmer ne sera jamais Winston Churchill, il lui revient néanmoins de se souvenir à quel point le tandem Londres–Washington a façonné les fondements du monde moderne. De la lutte contre le totalitarisme du XXᵉ siècle à la construction de l’ordre international d’après-guerre, l’alliance entre le Royaume-Uni et les États-Unis a contribué à éviter qu’un monde dominé par les régimes fascistes ne s’impose durablement. À l’heure où les tensions s’exacerbent, Downing Street gagnerait sans doute à revisiter ses priorités stratégiques. Le régime iranien demeure en effet une menace majeure : à la fois hégémonique pour l’équilibre du Moyen-Orient, et militaire pour la stabilité internationale, sans oublier criminel dans les territoires où il exerce une influence. Dans un moment où l’histoire s’accélère, il appartient à Londres de se rappeler l’essentiel : définir clairement ses priorités et veiller à se tenir, une fois encore, du bon côté de l’histoire. Et cela veut dire : contre l’Iran, et aux côtés de Washington!

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