Liban : les médicaments, ou la hantise de la rupture
Liban : à l’ombre de la guerre, la bataille du médicament ©DR

Le front est Israël-Hezbollah, mais la facture, elle, est libanaise. À mesure que les frappes s’intensifient et que les déplacés reconfigurent la demande, la question du médicament devient une guerre dans la guerre : non seulement “y a-t-il du stock ?”, mais “où est-il, pour qui, et comment l’acheminer sans rupture ?” Entre annonces officielles, rassurances des importateurs et mobilisation de l’Ordre des pharmaciens, l’enjeu est clair : empêcher que la peur ne fabrique la pénurie.

Au milieu du fracas, un constat s’impose : la rupture n’arrive pas toujours par manque. Elle arrive souvent par désorganisation — surstockage ici, vides ailleurs, références sensibles qui disparaissent en quelques heures. Et c’est précisément ce scénario que les acteurs du secteur tentent d’éviter.

Le ministère : couverture et logistique

Mardi, le ministre de la Santé Rakan Nassereddine a annoncé l’élargissement du dispositif de prise en charge pendant la période de guerre : traitement des blessés dans le public et le privé, forfait d’urgence pour certains cas, et mesures spécifiques pour les patients dialysés et ceux sous chimiothérapie. Le ministère met aussi en avant une logistique de proximité : acheminement de médicaments vers les centres de soins primaires, cliniques mobiles dans les centres d’hébergement et coordination renforcée avec les structures d’accueil.

L’intention est nette : empêcher qu’à la blessure s’ajoute l’abandon — et éviter une rupture d’accès aux soins pour les plus fragiles. Reste, au Liban, l’épreuve qui décide de tout : la capacité d’exécution, sur la durée.

Importateurs : stock et circuits

Du côté des importateurs, le message se veut stabilisateur. Joe Ghorayeb insiste sur la disponibilité des stocks pour les semaines à venir, sur la nécessité de fluidifier l’entrée des cargaisons, et sur le fait que la panique reste l’ennemi numéro un : quand l’achat devient réflexe, la pénurie peut naître d’elle-même, par effet de ruée.

En filigrane : la question n’est pas seulement d’avoir du stock, mais de s’assurer qu’il circule sans goulots d’étranglement.

Merkbawi : la méthode

C’est précisément sur ce point qu’Abdulrahman Merkbawi fait évoluer le débat. Si l’Ordre des pharmaciens appelle publiquement à éviter l’achat excessif, Merkbawi détaille en exclusivité à Ici Beyrouth la méthode qu’il met en place : passer d’un discours de “calme” à un véritable pilotage des besoins.

Des pharmaciens bénévoles sont déjà mobilisés : ils effectuent des tournées dans les centres d’accueil des déplacés et établissent, centre par centre, une liste précise des médicaments nécessaires. Objectif : sortir du “même panier pour tous”, cartographier les besoins réels et coordonner avec le ministère de la Santé publique pour mieux orienter les stocks, éviter les doublons… et combler les manques là où ils apparaissent.

Parallèlement, Merkbawi appelle pharmacies et distributeurs à maintenir, autant que possible, la circulation des références qui s’écoulent habituellement en temps de paix. L’idée est d’éviter, dans la mesure du possible, un surstockage localisé — celui qui rassure ici, mais peut priver ailleurs — et de préserver l’équilibre global du circuit.

Au fond, la ligne est double : désamorcer la ruée et transformer la peur en inventaire, l’inventaire en plan de distribution, et le plan en continuité de soins.

La bataille invisible

Au final, la disponibilité globale ne suffit pas. Dans une guerre, la question n’est jamais seulement “combien” ; c’est “où”, “quand” et “pour qui”. Une référence peut manquer dans une ville tandis qu’elle dort en stock ailleurs. Et un surstockage “par précaution” peut priver, à quelques kilomètres, un patient chronique de son traitement.

C’est cette bataille invisible — coordination, priorisation, distribution — qui déterminera si le Liban traverse la crise sans rupture majeure. Et c’est là que l’effort combiné du ministère, des importateurs et de l’Ordre des pharmaciens, porté sur le terrain par Merkbawi et les bénévoles mobilisés, prend tout son sens : éviter que la pénurie ne naisse d’abord de la désorganisation.

 

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