Que se passe-t-il à la frontière libano-syrienne ?
©Ici Beyrouth

Alors que l’attention se concentre principalement sur le front du Liban-Sud, la frontière entre le Liban et la Syrie s’impose également comme un espace stratégique sensible dans la guerre en cours. Dans la Békaa et le long des 350 kilomètres de frontière nord-est, les mouvements militaires restent pour l’heure défensifs, mais la configuration du terrain et les équilibres régionaux alimentent de nombreuses spéculations: Israël pourrait-il élargir ses opérations dans la région? L’armée syrienne pourrait-elle intervenir au Liban contre le Hezbollah?

Un déploiement syrien défensif le long de la frontière

Le déploiement de l’armée syrienne le long de la frontière libano-syrienne alimente, depuis plusieurs jours, les rumeurs d’une possible intervention à l’intérieur du territoire libanais. Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, rejette ces spéculations qui ne correspondent pas, selon lui, à la réalité du terrain. «Les indicateurs sur le terrain ne laissent absolument pas penser qu’une intervention syrienne au Liban soit envisagée», affirme-t-il.

Il souligne qu’un message clair a été transmis aux autorités libanaises: «Le président syrien a assuré que ce déploiement était strictement destiné au contrôle de la frontière. Il est donc strictement défensif».

Sur le terrain, l’armée syrienne est aujourd’hui organisée en quatre divisions déployées face au Liban, chacune couvrant un secteur précis de la frontière.

La 54e division est déployée d'Arida jusqu’à la région du Qaa, dans le nord de la Békaa. Selon le général Gemayel, cette division n’a pas été renforcée récemment et conserve les mêmes positions défensives qu’auparavant. «Les soldats restent dans leurs positions, consolident uniquement leurs défenses et construisent des fortifications», note l’expert militaire.

Plus au sud, la 52e division couvre le secteur compris entre la région de Qaa et Nabek, en Syrie, en face des hauteurs Younine, au Liban. Là encore, aucune augmentation majeure des effectifs n’a été observée, même si les unités sont en état d’alerte maximale et que plusieurs passages frontaliers informels ont été fermés.

La 44e division, quant à elle, est déployée entre Nabek et le poste-frontière de Masnaa, couvrant ainsi une large partie des cazas libanais de Baalbeck et de Zahlé.

Enfin, la 77e division est déployée entre Masnaa et la région de Rachaya, mais son déploiement reste incomplet. «En réalité, elle contrôle seulement les premières positions jusqu’à Deir el-Achayer», explique le général Gemayel. Dans cette zone particulière, l’armée syrienne est peu présente, laissant un espace dans lequel l’armée israélienne effectue parfois des incursions ponctuelles. 

Les calculs israéliens dans la Békaa

Il faut dire que cette région située près de Deir el-Achayer revêt une importance stratégique particulière. Elle se trouve à proximité de Damas, de la région de Soueida, et de plusieurs routes historiquement utilisées pour la contrebande.

«Israël considère que cette zone peut servir de corridor de trafic d’armes. C’est pour cela qu’il s’y rend régulièrement», précise le général Gemayel. Toutefois, l’idée d’une avancée israélienne profonde dans la Békaa apparaît peu probable à ce stade. «Certains évoquent une progression israélienne jusqu’au poste-frontière de Masnaa, mais Israël n’a jamais dit qu’il comptait s’y rendre», insiste-t-il. Dans ce contexte, les armées syrienne et libanaise ont également renforcé leur présence afin de bloquer les passages clandestins. L’armée syrienne a fermé la plupart des voies de contrebande et l’armée libanaise a fait de même de son côté pour éviter tout incident, comme le rappelle l’ancien commandant du secteur sud du Litani. Il indique que l’idée d’une avancée israélienne profonde apparait peu probable, du moins pour le moment en raison du danger que représente la zone, d’un point de vue géographique mais aussi sécuritaire. Le terrain y est, en effet,

Pour atteindre réellement les endroits où se trouve le Hezbollah dans la Békaa, l’armée israélienne devrait aller beaucoup plus loin. «Si Israël voulait vraiment frapper le Hezbollah dans cette région, il devrait atteindre le Hermel et traverser toute la Békaa orientale», ajoute le général Gemayel.

Un tel scénario représenterait une opération militaire extrêmement lourde. «Israël est déjà engagé dans une guerre avec l’Iran. Ouvrir un front terrestre majeur au Liban et avancer jusqu’au Hermel représenterait un effort militaire énorme», poursuit-il.

Selon lui, la priorité israélienne dans cette zone reste donc la sécurisation des axes de contrebande et la surveillance des routes reliant la Syrie au Liban. Dans ce contexte, les armées syrienne et libanaise ont également renforcé leur présence afin de bloquer les passages clandestins. «L’armée syrienne a fermé la plupart des voies de contrebande et l’armée libanaise a fait de même, de son côté, pour éviter tout incident», rappelle l’ancien commandant du secteur sud du Litani.

Incursions israéliennes et opérations spéciales

La région de la Békaa reste néanmoins un théâtre d’opérations ponctuelles pour l’armée israélienne, notamment à travers des opérations héliportées ciblées.

Ces derniers jours, une opération israélienne menée dans la région de Nabi Chit visait notamment à rechercher les restes du pilote israélien Ron Arad, disparu au Liban en 1986. Selon le général Gemayel, ce type d’opération pourrait se multiplier si Israël soupçonne la présence de dépôts d’armes stratégiques dans les montagnes de la Békaa.

«S’il existe des missiles ou des systèmes sophistiqués dans certaines zones difficiles d’accès, Israël pourrait privilégier des opérations aéroportées plutôt que des frappes aériennes», explique-t-il.

Dans ce cas, les opérations seraient précises et fondées sur des renseignements très précis. Pour le général Gemayel, «ces incursions doivent être accompagnées d’une couverture aérienne importante afin d’éviter que les commandos ne soient pris au piège ou capturés». Il estime donc «très probable» que ce type d’opérations se reproduise dans la région.

Lors de l’opération récente près de Nabi Chit, l’armée libanaise a observé une activité inhabituelle dans le ciel. «Des hélicoptères ont été repérés dans la zone. Au même moment, un autre hélicoptère transportait un soldat blessé vers Beyrouth», rappelle le général, avant d’ajouter: «Pour identifier les appareils, l’armée libanaise a tiré des fusées éclairantes afin d’illuminer le ciel et d’alerter la région. Dès que les fusées ont été tirées, les hélicoptères ont quitté la zone».

Lorsque les échanges de tirs ont été signalés, une unité de l’armée libanaise a été envoyée vers Nabi Chit, mais les forces israéliennes avaient déjà quitté les lieux.

Le Hezbollah et l’équation de la Békaa

Dans cette région, la question du Hezbollah reste néanmoins centrale. Selon le général Gemayel, la formation chiite ne possède pas nécessairement de positions militaires visibles dans la zone frontalière avec la Syrie, mais ses combattants pourraient être prêts à intervenir si nécessaire.

«Je pense que le Hezbollah dispose de combattants prêts à agir dans cette région s’il se trouve conduit à intervenir», affirme-t-il. La géographie rend cependant difficile l’utilisation de certaines armes. Depuis la Békaa, les distances vers Israël sont beaucoup plus importantes que depuis le Liban-Sud.

«Si des missiles étaient tirés depuis cette zone, il faudrait des missiles de longue portée, comme les Zelzal 1 ou Zelzal 2, capables d’atteindre environ 300 kilomètres», explique-t-il.

Ces systèmes sont toutefois plus difficiles à dissimuler. «Ils sont transportés sur des véhicules, et dès qu’ils sont tirés, leur position est immédiatement détectée», précise le général Gemayel.

Le Hezbollah pourrait en revanche utiliser des drones d’attaque, susceptibles de parcourir de longues distances.

Une frontière sous haute surveillance

Pour l’armée libanaise, la priorité reste aujourd’hui le contrôle d’une frontière particulièrement longue et difficile à surveiller.

La frontière nord-est entre le Liban et la Syrie s’étend sur environ 350 kilomètres. Pour la sécuriser, l’armée libanaise déploie quatre régiments de frontières terrestres, soutenus par des brigades positionnées en profondeur.

Un cinquième régiment est actuellement en cours de formation afin de renforcer la surveillance dans la région de Younine et de réduire les espaces utilisés pour la contrebande. Au total, l’armée libanaise dispose déjà de 72 tours de surveillance le long de cette frontière.

Selon le général Gemayel, ces infrastructures ne suffisent toutefois pas à assurer un contrôle total du territoire. «Si l’on veut réellement soutenir l’armée libanaise, il faut lui fournir des capacités de défense et surtout des moyens de surveillance modernes», lance le général.

Pour l’heure, le front de la frontière libano-syrienne reste relativement calme, mais il demeure étroitement lié aux évolutions régionales. Entre la stratégie israélienne, la présence du Hezbollah et l’équilibre fragile entre Beyrouth et Damas, cette ligne de 350 kilomètres reste l’un des espaces les plus sensibles du conflit.

 

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