Dahiyé : l'histoire oubliée
©Ici Beyrouth

Avant les immeubles serrés et les drapeaux jaunes qui s’y élevaient, avant les bombardements et les discours miliciens, la banlieue sud de Beyrouth était une étendue de vergers aux portes de la capitale.

Des champs d’agrumes et d’oliviers descendaient jusqu’à la mer, parsemés de villages comme Bourj el-Barajné, Haret Hreik, Ghobeiry, Chiyah, Hadath, Laylaki, Tahouitat el-Nahr ou Kfarshima. La vie y était rythmée par l’agriculture et le commerce. Beyrouth s’arrêtait alors bien avant ces terres fertiles.

La région portait un autre nom, celui de Sahel el Nasara (le littoral des chrétiens, en référence aux villages majoritairement chrétiens) ou Sahel el-Metn el-Janoubi (le littoral du Metn sud). Le terme «Dahiyé», qui signifie «banlieue» en arabe, ne s’imposera que plus tard, à mesure que l’expansion de la capitale, les migrations internes et les secousses de la guerre civile englobent progressivement ces localités rurales.

Une campagne aux portes de Beyrouth

Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, la région reste essentiellement rurale. Les terres sont cultivées et produisent notamment des agrumes, des olives et des légumes destinés aux marchés de Beyrouth. Les villages relèvent administrativement du Mont-Liban et conservent longtemps un caractère agricole.

Contrairement à l’image actuelle d’un territoire relativement homogène, la région présente alors une réelle diversité sociale et confessionnelle. Dans plusieurs localités, des communautés chrétiennes et chiites vivent côte à côte. Haret Hreik, par exemple, compte encore, dans les années 1950, une importante population maronite et grecque-catholique, tandis que Chiyah demeure largement chrétien pendant une grande partie du XXᵉ siècle.

L’implantation chiite dans les environs de Beyrouth est toutefois ancienne et remonte, selon des sources historiques, à l’époque mamelouke. Un décret datant de 1363 évoque ainsi la présence de chiites dans la région de Bourj Beyrouth, l’actuel Bourj el-Barajné. Sous l’Empire ottoman, les registres fiscaux du XVIᵉ siècle décrivent également ce village comme une localité chiite, vivant principalement de l’agriculture et du commerce avec la capitale.

L’exode rural et la naissance d’une périphérie urbaine

Avec l’expansion de Beyrouth à partir des années 1920, la région amorce sa transformation. Entre les années 1930 et 1950, un mouvement de migration interne se développe progressivement depuis les villages libanais vers la capitale, à la recherche d’emplois et de nouvelles opportunités économiques. Cette dynamique entraîne un changement démographique progressif dans la zone située au sud de la ville.

Un tournant décisif intervient en 1954, avec l’ouverture de l’aéroport international de Beyrouth. Cette infrastructure stratégique attire rapidement des activités économiques dans les environs. Des usines et des entreprises s’installent dans la région. La zone commence alors à se transformer progressivement en une région industrielle et de services.

Dans les décennies suivantes, l’urbanisation s’accélère. De nombreuses familles chiites quittent le Liban-Sud et la plaine de la Békaa, deux régions parmi les plus marginalisées du pays, pour s’installer dans la périphérie de la capitale. Faute de politiques d’aménagement et de logements accessibles, ces populations occupent souvent des terrains agricoles ou des zones non planifiées. Des quartiers entiers apparaissent alors sans véritable plan d’urbanisme.

Les chercheurs évoquent progressivement l’apparition d’une «ceinture de pauvreté» autour de Beyrouth, composée de quartiers informels où se concentrent migrants ruraux et populations marginalisées. La banlieue sud en devient l’un des principaux foyers. La région accueille également d’autres populations déplacées, notamment des réfugiés palestiniens installés dans des camps comme celui de Bourj el-Barajné, créé après la guerre de 1948.

Dans les années 1960 et 1970, la banlieue sud connaît une croissance rapide. Les bombardements israéliens dans le sud du Liban poussent de nouvelles vagues de déplacés à se réfugier dans la périphérie de Beyrouth. De nouveaux quartiers apparaissent alors, parmi lesquels Hay el-Selloum, symbole de cette urbanisation rapide et souvent informelle.

Dans ce contexte de marginalisation sociale et économique, la banlieue sud devient aussi un terrain de mobilisation politique. L’imam Moussa Sadr joue un rôle déterminant dans l’organisation de la communauté chiite. Il développe un discours centré sur les «mahroumin», les «déshérités» et fonde, en 1974, le Mouvement des déshérités, qui donnera naissance au mouvement Amal. La banlieue sud commence alors à s’imposer comme un centre social et politique majeur pour la communauté chiite de Beyrouth.

De la guerre civile au bastion politique

La guerre civile libanaise de 1975 marque un autre tournant décisif dans l’histoire de la banlieue sud. Les violences intercommunautaires, les enlèvements et l’insécurité généralisée poussent progressivement de nombreuses familles chrétiennes à quitter la région, transformant en profondeur sa composition démographique.

Dans le même temps, les invasions israéliennes du Liban-Sud en 1978 puis en 1982 provoquent de nouvelles vagues de déplacés vers Beyrouth. La population de la banlieue sud augmente rapidement, tandis que les anciens vergers disparaissent progressivement au profit d’immeubles d’habitation.

Après 1984, le retrait de l’armée libanaise de plusieurs secteurs de la banlieue sud accélère encore cette transformation. De nombreux déplacés venus du Liban-Sud et de la Békaa s’y installent, tandis qu’une vague importante de ventes de terrains et de propriétés se produit dans le contexte de la guerre.

C’est dans cet environnement marqué par les déplacements de population et la marginalisation sociale que le Hezbollah, fondé au début des années 1980, commence à s’implanter dans la région. En 1985, le mouvement annonce officiellement sa création à travers sa «Lettre ouverte», proclamée depuis Bir el-Abed. La banlieue sud s’impose alors progressivement comme l’un de ses principaux centres d’influence.

À la fin des années 1980, la région devient également le théâtre d’affrontements violents entre le mouvement Amal et le Hezbollah. Les entrées de la banlieue sud se transforment en lignes de confrontation dans ce qui sera plus tard appelé la «guerre des frères».

Au fil des décennies, les localités de Haret Hreik, Bourj el-Barajné, Ghobeiry, Mreijé et Chiyah finissent par former un vaste continuum urbain abritant aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’habitants.

La guerre entre Israël et le Hezbollah en 2006 marque un nouveau tournant. Une grande partie de la banlieue sud est alors lourdement détruite par les bombardements israéliens. Après le conflit, un vaste programme de reconstruction est lancé par le Hezbollah à travers le projet Waad, qui redessine en grande partie le paysage urbain de Dahiyé.

Aujourd’hui bastion politique d’une milice qui détruit et s’auto-détruit, hier campagne de vergers, la banlieue sud de Beyrouth reste le miroir des bouleversements du Liban: là où les arbres et les villages ont disparu, les histoires et les mémoires persistent.

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