L’enjeu mondial de la guerre au Moyen-Orient
©Ici Beyrouth

Entre deux projets colossaux du commerce mondial, le Levant se retrouve à l’aube d’un changement géopolitique radical. La BRI (la Nouvelle Route de la Soie) chinoise et l’IMEC (le corridor Inde-EAU-Haïfa) sont sur le point de redéfinir l’avenir de la région.

On ne peut comprendre la guerre ouverte qui embrase le Levant et le Moyen-Orient aujourd’hui sans évoquer les deux acronymes clés: BRI et IMEC, deux projets titanesques. Le premier, chinois, signifie Belt and Road Initiative (BRI) mais est surtout connu comme la Nouvelle Route de la Soie, tandis que le second, proposé par l’Inde et l’Occident, porte le nom de India-Middle East-Europe Corridor (IMEC).

Octobre 1983 à octobre 2023

Depuis le mois d’octobre 1983, avec le double attentat perpétré par le Hezbollah (alors connu sous le nom de Jihad islamique) contre les parachutistes français du Drakkar et le QG des Marines américains à Beyrouth, l’Occident a abandonné les Libanais à un enfer qui allait durer plus de 40 ans. Rien n’a été fait pour rendre justice aux 58 victimes françaises et aux 241 victimes américaines de la force multinationale de sécurité.

Les Libanais quant à eux ont dû faire face à la dictature syrienne baathiste des Assad, suivie de celle de la République islamique d’Iran, qui a semé la terreur et les assassinats à travers sa milice du Hezbollah.

Exactement 40 ans plus tard, en octobre 2023, le Levant assiste à un coup de théâtre : Israël a amèrement goûté à l’horreur des massacres perpétrés le 7 octobre 2023 et se retrouve engagé dans une guerre désormais existentielle. Parallèlement, les États-Unis observent un Iran toujours plus proche de l’obtention de l’arme nucléaire. Tous les ingrédients d’une conflagration régionale sont réunis.

Mais il ne s’agira plus simplement de sécuriser les environs immédiats du territoire israélien, tels que Gaza ou le Sud-Liban, ni de se limiter à frapper les sites iraniens d’enrichissement de l’uranium. L’objectif est désormais de s’attaquer à la pieuvre avec toutes ses tentacules: le Hezbollah au Liban et en Irak, les Houthis au Yémen, le Hamas à Gaza et au Liban, ainsi que divers groupes islamistes à travers la région. L’enjeu est l’établissement d’une paix durable, seule capable de permettre l’élaboration et la réalisation de projets stratégiques à long terme.

La BRI

Parallèlement au combat existentiel d’Israël, des chrétiens et des minorités à l’échelle régionale, un enjeu géoéconomique majeur confère au conflit une dimension mondiale.

L’initiative remonte à septembre 2013, lorsque le président chinois Xi Jinping l’évoqua dans un discours prononcé à l'Université du Kazakhstan. Il s’agit d’un projet titanesque, reliant la République populaire de Chine à l’Europe par le Kazakhstan, la Russie et la Biélorussie. Le président chinois l’a lui-même qualifié de «projet du siècle», tant il se démultiplie sous la forme d’un réseau tentaculaire composé de plusieurs routes de la soie, s’étendant aujourd’hui à plus de 150 pays et intégrant l’Afrique.

Cette vision de restructuration de la gouvernance mondiale projette de multiples infrastructures: ports, voies ferroviaires, pipelines, parcs industriels, réseaux de télécommunications et même une structure juridique avec la création en Chine de trois tribunaux d’arbitrage internationaux sous le label des «nouvelles routes de la soie». Xi Jinping présente la BRI comme une initiative de paix et d’inclusivité, mais cette stratégie constitue également un instrument d’expansion destiné à renforcer l’influence économique et politique de Pékin, tout en sécurisant ses approvisionnements.

L’IMEC

C’est lors du sommet du G20 à New Delhi en 2023 que l’Occident a officialisé sa réponse géoéconomique au projet de Pékin. Il cherche dès lors à contrecarrer la nouvelle route de la soie (BRI) par son India-Middle East-Europe Corridor (IMEC). Ces deux projets structurants se livrent désormais une véritable compétition pour redessiner le commerce mondial.

L’IMEC, également appelé «route Indes-EAU-Haïfa», s’élance du port de Mumbai vers les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Jordanie, jusqu’à Haïfa, d’où il rejoindra l’Europe sur un parcours d’environ 4 800 km.

L’idée n’est pas nouvelle: dès 1957, le ministre libanais du Plan Maurice Gemayel avait développé une vision comparable. Son projet de tunnel à travers le Mont-Liban visait à relier le port de Beyrouth à la Békaa, puis à la Syrie et à l’hinterland arabe afin de rejoindre l’Extrême-Orient.

L’enjeu mondial

Il s’agit aujourd’hui d’un enjeu stratégique majeur par lequel les États-Unis et l’Inde cherchent un contrepoids afin de limiter l’influence géopolitique de Pékin. À l’échelle régionale, le projet vise également à intégrer Israël et les pays arabes dans une structure commune susceptible de constituer une assise stable pour la paix, tout en faisant de Haïfa un hub logistique majeur.

Ce projet multimodal, combinant voies ferroviaires, routes maritimes, câbles numériques à haut débit et pipelines destinés à l’hydrogène vert, s’inscrit dans un contexte international de polarisation croissante, exacerbé par la guerre en Ukraine opposant un bloc occidental à un camp pro-russe. Dans ce contexte, le rôle de la Chine apparaît central : de principale puissance économique asiatique, elle aspire au statut de superpuissance mondiale, contestant directement la primauté des États-Unis.

Dès lors, l’Union européenne, la France, l’Italie et l’Allemagne ont rapidement rejoint l’IMEC aux côtés de l’Inde, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, tandis que, sous l’influence de Washington, l’Italie se retirait de la BRI en 2023. D’autres pays pourraient encore suivre l’exemple du gouvernement Meloni.

Obstacles pour la BRI

Les principaux obstacles auxquels se heurtent ces deux projets sont d’ordre sécuritaire. Si l’IMEC permet d’éviter le canal de Suez, l’alternative africaine de la BRI demeure exposée aux menaces terroristes du détroit de Bab el-Mandeb, qui contrôle l’accès à la mer Rouge. Une seconde route de la BRI, destinée à contourner l’Inde par le nord pour accéder directement à la mer d’Oman, se trouve fragilisée par la guerre en Iran et par la déstabilisation du Pakistan par les indépendantistes baloutches.

L’effondrement éventuel de la dictature islamique en Iran pourrait déstabiliser ses voisins. Les insurrections au Baloutchistan - à cheval sur la frontière irano-pakistanaise – ainsi qu’au Kurdistan, situé à cheval sur la frontière irano-turque, pourraient préfigurer les conflits des prochaines décennies.

Obstacles pour l’IMEC

La trajectoire maritime Mumbai-EAU ne pourra être sécurisée que par la chute du régime islamique iranien et le déverrouillage du détroit d’Ormuz. Si le corridor terrestre traversant les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ne présente pas de contraintes, le segment jordanien apparaît problématique. L’IMEC y est perçu par la population comme un «pont terrestre sioniste». Le royaume hachémite devra donc composer avec une opinion publique idéologiquement hostile, malgré sa dépendance à Israël pour le gaz et l’eau potable.

Le défi majeur de l’IMEC consiste donc à pacifier durablement le Levant et le Moyen-Orient. Un tel objectif ne pourrait être atteint sans la neutralisation de la République islamique et de l’ensemble de ses tentacules, qui déstabilisent Israël, la Jordanie, le Liban, l’Irak et les monarchies du Golfe.

Cette stratégie demeure cependant incertaine face à l’extension du conflit au Levant et à l’éventuelle déstabilisation de la Turquie et du Pakistan. L’enjeu actuel revêt une dimension existentielle pour la première puissance mondiale que sont les États-Unis face à l’émergence de la Chine.

 

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