Le rôle des ponts libanais dans la stratégie militaire israélienne

Des frappes israéliennes ont visé, la semaine dernière, des ponts dans le sud du Liban, ravivant le souvenir de la guerre de 2006, durant laquelle ces infrastructures avaient été massivement ciblées.

Officiellement, il s’agit de perturber les mouvements du Hezbollah et de couper ses axes logistiques. Mais derrière cette logique militaire affichée, une question persiste: ces destructions servent-elles réellement à affaiblir la capacité opérationnelle de la formation pro-iranienne, ou relèvent-elles d’une stratégie plus large de pression sur l’État libanais et ses populations ?

Des artères vitales sous les bombes

Les ponts ciblés ne sont pas choisis au hasard. Le pont de Zrarieh, long de 43 mètres et construit en 1992, enjambe le Litani et relie la région de Tyr au district de Zahrani. Le pont de Khardali, lui, assure la jonction entre Marjayoun et Nabatiyeh, ouvrant ainsi la route vers la Békaa occidentale. Quant au pont de Qasmiyeh, au nord de Tyr, il constitue l'un des axes de liaison entre le littoral et l'arrière-pays sudiste.

Ces infrastructures avaient déjà été touchées lors de la guerre de 2006 – certaines dès 1996 – avant d'être reconstruites. Leur destruction dit quelque chose d'essentiel: leur valeur tactique est réelle, mais leur neutralisation n'est jamais définitive.

L'armée israélienne justifie ces frappes en affirmant que le Hezbollah utilise ces axes pour «se déplacer du nord vers le sud, se préparer au combat et opérer contre les citoyens de l'État d'Israël». Des médias libanais abondent dans ce sens: lorsque les passages reliant une zone opérationnelle à ses arrières sont détruits, la capacité à transférer des renforts ou des approvisionnements se trouve considérablement réduite, transformant progressivement la région en zone semi-isolée.

Une efficacité militaire à relativiser

Pourtant, le général Khalil Gemayel, ancien commandant du secteur sud, interrogé par Ici Beyrouth, tempère fortement cet enthousiasme stratégique. Selon lui, les combattants du Hezbollah se déplacent le plus souvent à pied ou à moto, ce qui rend la destruction des ponts relativement peu contraignante pour leur mobilité tactique. «Ils peuvent traverser par d'autres endroits», précise-t-il. L'impact réel de ces frappes se ferait donc sentir davantage sur les populations civiles et sur l'État libanais que sur la capacité opérationnelle de la formation pro-iranienne elle-même.

Elles constitueraient ainsi une forme de pression sur Beyrouth plutôt qu'un affaiblissement direct de l'adversaire.

Cette lecture soulève une question stratégique de fond: si les ponts servent avant tout aux civils, leur destruction risque de punir davantage les habitants du Sud que les structures militaires qu'elle prétend viser. Le Hezbollah, lui, dispose de la flexibilité et des réseaux souterrains pour contourner ces obstacles. La population du Liban-Sud, elle, n'a pas ce luxe.

La question du scénario terrestre

L'autre lecture de ces frappes, celle d'une préparation à un éventuel débarquement terrestre israélien, ne convainc pas non plus le général Gemayel. Il souligne une ironie tactique fondamentale: si l’armée israélienne envisageait une incursion massive au Liban-Sud, ses propres colonnes blindées auraient besoin de ces mêmes ponts pour avancer. Les détruire reviendrait à se couper soi-même les voies de pénétration.

Il note qu'aucun indicateur sérieux ne laisse présager une répétition de la guerre de 2006. La comparaison est d'ailleurs éclairante: à l'époque, les frappes israéliennes avaient touché l'ensemble du territoire libanais. Aujourd'hui, le ciblage semble plus chirurgical, concentré sur les zones de présence effective du Hezbollah.

L'histoire de ces ponts est, en définitive, celle du conflit lui-même: une série de destructions et de reconstructions qui reflète l'incapacité des deux parties à imposer une solution durable. Frapper le pont de Zrarieh après l'avoir frappé en 1996 et en 2006, c'est implicitement admettre que la stratégie de coupure des infrastructures n'a jamais suffi à modifier l'équation militaire. Elle perturbe, elle presse, elle complique, mais elle ne tranche pas.

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