Drones: l'Ukraine vend son savoir-faire aux pays du Golfe
L'émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, recevant le président ukrainien Volodymyr Zelensky au palais de Lusail à Doha, le 28 mars 2026. ©Palais princier du Qatar / AFP

La tournée éclair de Volodymyr Zelensky dans les pays du Golfe – Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar – n'est pas un simple exercice de relations publiques. Elle marque une inflexion stratégique dans la posture internationale de Kiev. L'Ukraine cherche à changer son image, passant de récipiendaire d'aide militaire à exportateur, et voit dans la guerre du Moyen-Orient une opportunité d'exporter ses technologies «low-cost» développées durant le conflit avec la Russie.

Une expertise forgée dans le feu

Le fondement de toute la démarche ukrainienne repose sur une réalité militaire incontestable. L'Ukraine est aujourd'hui le seul gouvernement au monde à disposer d'un système anti-drones produit en masse, éprouvé au combat, et spécifiquement conçu pour contrer les attaques iraniennes et russes à grande échelle. Ce n'est pas le fruit d'une planification anticipée mais d'une nécessité existentielle: pendant des années, l'Ukraine a dû intercepter, brouiller, abattre et rétro-ingénier des milliers de drones russo-iraniens, quotidiennement et à faible coût, produisant une génération entière d'opérateurs, d'ingénieurs et de tacticiens.

Cette expertise est d'autant plus précieuse dans le Golfe que le lien technologique entre les deux théâtres est direct. Les drones russes qui ont essaimé sur les villes ukrainiennes sont des copies modernisées des «Shaheds» que l'Iran a envoyés sur ses voisins du Golfe ce mois-ci en représailles aux frappes américano-israéliennes. L'Iran a fourni à la Russie des drones Shahed 136, utilisés par Moscou contre l'Ukraine durant des années. Kiev et les monarchies du Golfe, affectés par le partenariat russo-iranien, se retrouvent ainsi en première ligne de la guerre des drones.

Face à cette menace commune, les États du Golfe manquaient d'une solution bon marché pour contrer les drones sans déployer des systèmes antibalistiques coûteux et des chasseurs. L'Ukraine avait résolu ce problème il y a trois ans déjà, en développant une approche multicouche intégrant des groupes de défense aérienne mobiles, du brouillage et des drones intercepteurs.

Des accords sur dix ans aux contours encore flous

Zelensky est reparti du Golfe avec, en poche, deux accords de partenariat stratégique d'une durée de dix ans. Des accords de coopération décennaux ont été signés avec l'Arabie saoudite et le Qatar, et un troisième est en cours de finalisation avec les Émirats. Le ministère de la Défense du Qatar a confirmé l'accord, précisant qu'il inclurait un échange d'expertise dans la lutte contre les missiles et les systèmes aériens sans pilote.

Sur le plan financier, Zelensky a évoqué des retombées se chiffrant en milliards, sans toutefois fournir de détails précis. Ces accords profiteront aux exportateurs ukrainiens du secteur de la défense, et les pays envisagent une production conjointe en Ukraine et dans la région. En parallèle, la coopération énergétique à long terme constituait une autre priorité du voyage, Zelensky ayant obtenu des engagements dans un marché de plus en plus volatil, notamment des approvisionnements en diesel pour un an.

Mais l'enthousiasme présidentiel devrait être tempéré par les mises en garde des analystes. Pour Yevgen Magda, directeur de l'Institut de politique mondiale de Kiev cité par l’AFP, «c'est un moment risqué pour la diplomatie ukrainienne»: le marché des armements est délicat, et «réussir avec un seul tour de piste est très difficile».

Un calcul géopolitique dans un monde fragmenté

Au-delà des contrats, la visite de Zelensky s'inscrit dans une recomposition plus large des alliances. Elle illustre la confiance croissante de l'Ukraine dans une région où elle tente de convaincre des États du Golfe – longtemps neutres après l'invasion de 2022 – qu'ils partagent un ennemi commun face auquel Kiev est un partenaire crédible. Ces mêmes États avaient facilité des échanges de prisonniers entre Moscou et Kiev sans pour autant sanctionner la Russie.

Ce rapprochement intervient dans un contexte particulièrement défavorable à l'Ukraine sur le plan diplomatique. La perturbation dans le Golfe a resserré les marchés énergétiques mondiaux, augmentant la demande de pétrole russe, ce qui s'est traduit par des revenus d'exportation plus élevés pour Moscou et une amélioration à court terme de sa position budgétaire. Selon Chatham House, Moscou tire profit de la distraction stratégique américaine sans s'exposer militairement – une approche calibrée visant à extraire des avantages tout en limitant son exposition, conscient des risques de pousser Washington trop loin.

C'est précisément ce contexte qui donne à la tournée de Zelensky sa dimension systémique. La crise actuelle a créé un moment unique où l'Ukraine et les États du Golfe ont besoin l'un de l'autre: Kiev peut leur offrir des options défensives que nul autre ne possède, tandis que les dirigeants du Golfe peuvent contribuer à répondre aux besoins immédiats de Kiev en liquidités.

En échange de son expertise, l'Ukraine demande quatre choses: un soutien politique, un appui à sa politique de sanctions contre la Russie et l'Iran, une coopération sécuritaire et une aide à la reconstruction. Zelensky a affirmé avoir «indéniablement changé la situation géopolitique». L'ambition est réelle; la transformation, encore à prouver.

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