Hausse des prix, tensions sur les approvisionnements, mesures de restriction: la crise énergétique mondiale franchit un nouveau seuil. Avec la guerre contre l’Iran, le risque s’étend à l’accès même aux ressources. Un mot refait alors surface dans les discours et les réalités quotidiennes: «pénurie». Il dit autant le manque que les nouveaux défis de l’économie mondiale.
Depuis le 28 février, la guerre israélo-américaine contre l’Iran a profondément désorganisé les flux énergétiques mondiaux. Fermeture quasi-totale du détroit d’Ormuz, tensions sur les routes maritimes, incertitudes sur les approvisionnements: le choc dépasse désormais le seul cadre géopolitique.
Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, alerte: la crise actuelle serait «pire que les chocs pétroliers de 1973 et 1979», avec des pertes d’approvisionnement atteignant 12 millions de barils par jour.
«Avril sera bien pire que mars», prévient-il, évoquant des pénuries croissantes de diesel et de carburant aviation.
Dans ce contexte, un mot s’impose dans les discours politiques comme dans le quotidien des populations: «pénurie».
Un manque vital
Le terme «pénurie» apparaît en français au XVe siècle. Il est emprunté au latin penuria, qui signifie «manque de vivres» ou «disette». Le mot évoque donc un défaut de ressources nécessaires à la survie.
«Pénurie» renvoie d’abord à des situations extrêmes: famines, manque de grains, absence d’argent. Il désigne une privation concrète, souvent collective, qui met en péril l’équilibre d’une société.
Progressivement, son usage s’élargit. À partir du XVIIIe siècle, il peut désigner non seulement une misère matérielle, mais aussi un défaut d’approvisionnement ou une insuffisance par rapport aux besoins. On parle alors de pénurie de main-d’œuvre, de devises, ou encore de produits.

Dans les économies contemporaines, le mot prend une dimension particulière: il ne signifie plus seulement l’absence, mais l’écart entre une demande et une offre devenue insuffisante. Cette tension entraîne automatiquement une hausse des prix, voire des mécanismes de rationnement.
De la flambée des prix à la rareté réelle
La crise actuelle marque précisément ce basculement. Pendant des semaines, elle a été perçue comme une crise de prix. Elle devient désormais une crise d’accès.
En Asie, les premiers signes de pénurie sont déjà visibles. Le Sri Lanka a réduit la semaine de travail à quatre jours pour économiser le carburant. Le Myanmar limite la circulation des automobilistes. Le Bangladesh rationne l’essence tout en cherchant de nouveaux fournisseurs. Aux Philippines, un état d’urgence énergétique a été décrété. L’Indonésie impose désormais un jour hebdomadaire de télétravail aux fonctionnaires et limite l’achat de carburant. Le Vietnam encourage les entreprises à faire de même pour réduire les déplacements.
Ces mesures traduisent un changement profond: les États ne cherchent plus seulement à amortir le choc, mais à réduire directement la consommation.
En Europe, la situation reste moins critique, mais les tensions apparaissent. En France, les autorités excluent toute pénurie généralisée, mais des ruptures localisées sont rapportées dans les stations-service. Le prix du diesel atteint des niveaux record, transformant le coût lui-même en forme de rationnement.
Plus loin, en Australie, le gouvernement met en garde contre «des mois difficiles», malgré l’arrivée continue de cargaisons. Selon les chiffres officiels, le pays ne dispose que de 37 jours de réserves d’essence, alors qu’un minimum de 90 jours est imposé par l’AIE.
Tenir sans guérir: les limites des solutions actuelles
Fatih Birol a discuté mercredi dans un podcast des dénouements possibles de cette crise énergétique.
La décision de l’AIE de libérer 400 millions de barils de réserves stratégiques – la plus grande décision de ce type jamais prise – ne constitue pas une solution, reconnaît-il. «Cela aide seulement à réduire la douleur. Ce ne sera pas un remède.»
Le véritable enjeu, insiste-t-il, reste la réouverture du détroit d’Ormuz.
Autrement dit, les réponses actuelles – puiser dans les stocks, rationner, réduire la consommation – relèvent moins d’une sortie de crise que d’une gestion de l’attente. Elles permettent de tenir, mais pas de résoudre.
Entre des solutions ponctuelles qui font gagner du temps et une issue géopolitique incertaine, le monde s’installe dans une forme d’adaptation contrainte.
Dans ce contexte, jusqu’à quand une économie peut-elle fonctionner en mode provisoire, suspendue à la résolution d’un conflit dont elle ne maîtrise ni le rythme, ni l’issue?





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