Ici Beyrouth a pu s’entretenir avec des Libanais de France, inquiets de la situation au Liban, alors que le pays du Cèdre subit depuis plus d’un mois la guerre entre le Hezbollah et Israël.
Ils ont quitté Beyrouth pour Paris, Lyon, Marseille ou Montpellier. Certains, il y a trente ans, d’autres, il y a trois ans. Certains fuyaient la guerre civile, d’autres l’effondrement économique ou encore l’explosion du port le 4 août 2020 – cette déflagration qui a tout dit sur l’état d’un pays incapable de se protéger lui-même. Mais tous, aujourd’hui, vivent avec le même poids : celui d’une inquiétude qui ne se pose jamais vraiment, qui circule en sourdine dans les familles, qui remonte à chaque appel téléphonique vers Beyrouth, Jounieh, Tripoli, Saïda ou Tyr.
La communauté libanaise en France est l’une des plus importantes au monde : quelque 200 000 personnes – et bien davantage si l’on compte les binationaux et les descendants. Une diaspora dense, organisée, souvent éduquée, profondément attachée à ce pays qui refuse obstinément de guérir.
Et depuis que la guerre entre Israël et le Hezbollah a embrasé le sud du Liban et Beyrouth, ces hommes et ces femmes vivent à double régime : leur vie française d’un côté, leur douleur libanaise de l’autre. Et entre les deux, un écran de téléphone qui sonne trop souvent, ou pas assez.
« Je compte les minutes »
Carla a trente-quatre ans. Elle est arrivée en France pour ses études de médecine il y a onze ans et n’est jamais vraiment repartie. Son père est resté à Beyrouth, dans l’appartement familial de Gemmayzé. « Chaque matin, je regarde les nouvelles avant même de me lever », dit-elle. « Si je ne vois pas de message de lui sur WhatsApp, j’attends. Je compte les minutes. ». « Je sais que c’est irrationnel. Mais je ne peux pas m’en empêcher. » Son père refuse de partir. Il a soixante-huit ans. Il est né dans cet appartement et il dit que mourir à Beyrouth lui convient mieux que de vieillir en exil. Carla comprend sans comprendre.
Cette tension-là, entre la fidélité au pays et l’impuissance ressentie depuis l’étranger, est peut-être ce qui définit le mieux la condition des Libanais de France en ce moment.
Avocat à Paris, Élias a 42 ans et trois enfants nés en France. Sa mère est à Beyrouth. Ses deux frères aussi. L’un d’eux travaillait dans un village près de Saida. « Mon frère ne peut plus aller à son bureau », raconte Elias. « Il dort maintenant chez des amis à Achrafieh. Il dit que ça va. Il dit toujours que ça va. » Il sourit, mais ses yeux ne suivent pas. « Les Libanais disent toujours que ça va. C’est notre façon de tenir debout. »
C’est peut-être ça, au fond, la spécificité de cette diaspora face à la crise. Elle a déjà vécu ça. Plusieurs fois. Elle a appris, au fil des générations et des catastrophes, à fonctionner avec l’inquiétude comme compagne permanente. Les parents qui ont connu la guerre civile ont transmis à leurs enfants nés en France une forme d’endurance mélancolique, une capacité à continuer à travailler, à rire, à dîner en famille, tout en portant quelque chose de lourd et de non-dit.
Âgée de 56 ans, Nada est arrivée en France à vingt ans, en 1989, un peu avant la fin « officielle » de la guerre civile libanaise (1975-1990). Elle a fondé une famille ici, ouvert une petite épicerie orientale dans la banlieue parisienne, élevé trois enfants qui se sentent autant Français que Libanais. Elle avait fini, disait-elle, par « faire la paix avec la distance ». Puis, est venue l’explosion du port le 4 août 2020, puis la crise économique ainsi que cette guerre. « Je croyais avoir appris à ne pas trop m’attacher », confie-t-elle. « Mais là, c’est différent. C’est comme si le Liban n’avait plus le droit d’exister. Comme si on lui refusait la paix à perpétuité. »
Regarder un pays s’éteindre
Ce sentiment d’injustice chronique traverse de nombreuses conversations au sein de la communauté. Pays de cinq millions d’habitants – 20 si l’on compte ceux de la diaspora – le Liban est, depuis des décennies, l’otage de forces qui le dépassent. L’Iran y a installé un État dans l’État. Israël y conduit des opérations militaires. Les grandes puissances négocient au-dessus de lui sans vraiment lui demander son avis. Et les Libanais, ceux de là-bas comme ceux d’ici, regardent leur pays s’éteindre sans pouvoir peser sur son destin.
Il y a aussi, dans cette communauté de France, une fracture qu’on évite de moins en moins de nommer. Tous les Libanais de France ne lisent pas la guerre de la même façon. Mais l’immense majorité accuse la milice du Hezbollah d’avoir transformé leur pays en champ de bataille permanent, en offrant à l’Iran une avant-garde armée sur la Méditerranée.
Mais dans l’inquiétude quotidienne, ce qui reste, c’est le Liban. Ce pays que tous aiment avec une intensité inversement proportionnelle à sa stabilité. Les Libanais de France organisent des collectes, transfèrent de l’argent à leurs familles – une pratique ancienne, qui prend aujourd’hui des proportions nouvelles – hébergent des cousins qui ont fui Beyrouth avec trois valises, appellent des avocats pour tenter de régulariser des situations administratives devenues urgentes.
Et ils attendent que cela s’arrête, sans trop y croire. Carla envoie un message à son père chaque soir avant de dormir. Elias appelle de son côté ses frères le dimanche matin. Quant à Nada, elle allume un cierge à l’église le dimanche…de petits gestes, des rituels de survie à distance. La façon qu’ont les Libanais de France de rester libanais, même quand le Liban leur échappe.




Commentaires