Lego VS Call of : la pop culture comme arme de guerre
©Ici Beyrouth

Depuis l’offensive conjointe américano-israélienne du 28 février, la guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël s’est tenue sur tous les fronts… et notamment sur les réseaux sociaux. À coups de publications interposées, Washington et Téhéran se sont affrontés en mobilisant la pop culture comme une véritable arme de guerre.

Si les références diffèrent, le procédé est le même : l’utilisation de la pop culture dans des vidéos et des photos de communication sur la guerre en cours. Cette stratégie repose sur plusieurs objectifs : s’adresser à un public plus jeune qui ne regarde pas forcément les médias traditionnels, créer une distance entre la réalité de la guerre et le public-cible afin, entre autres, de justifier certaines attaques ou de diminuer l’empathie, mais aussi de rendre la guerre «ludique» pour accroître le soutien envers celle-ci.

L’utilisation de références familières au public cible a également pour but de tenter de rallier le plus de personnes possibles à son camp. Les publications virales peuvent en effet rendre l’émetteur plus «sympathique» aux yeux des spectateurs, mais aussi permettre de diffuser sa propre lecture des évènements. Cette «ludification» du conflit permet enfin de banaliser la guerre et ses conséquences, à l’aide d’outils comme le montage vidéo et l’utilisation massive de l’intelligence artificielle.

Des références américaines et japonaises pour la Maison-Blanche

C’est la Maison-Blanche qui a ouvert le bal le 4 mars, en publiant une vidéo sur son compte X montrant le décollage de différents bombardiers et avions de chasse américains et plusieurs de leurs frappes, sous le rythme de la Macarena.

 

Le lendemain, elle publie une vidéo mêlant des scènes de la série de jeux vidéo Call of Duty et des bombardements américains, en ajoutant la mention «+100» à chaque frappe comme des points de récompense. Si la publication a été supprimée depuis, une deuxième vidéo publiée le même jour est toujours en ligne. Elle montre des frappes américaines suivies du personnage Bob l’éponge disant «You want to see me do it again ?» (Veux-tu me voir recommencer ?).

Le 6 mars, la Maison-Blanche publie deux vidéos chargées de références. La première reprend un extrait culte du jeu vidéo Grand Theft Auto : San Andreas avec la fameuse réplique du personnage principal : «Ah shit here we go again !» (Et merde, ça recommence !). Cet extrait est particulièrement populaire dans les mèmes sur Internet. La vidéo montre également des frappes suivies du bandeau «wasted» (éliminé) du jeu.

 

La deuxième vidéo intitulée «Justice the American Way» (Justice à l’américaine) reprend des scènes de films et séries cultes, comme Braveheart, Top Gun, Superman, Breaking Bad, Star Wars, et plus surprenamment de l’animé du manga japonais Yu-Gi-Oh! ou encore de l’animé de Dragon Ball Super. Le tout, évidemment, entrecoupé d’images de bombardements.

Les États-Unis semblent en effet privilégier des références américaines et japonaises dans leurs publications. Une stratégie qui s’inscrit dans une évolution plus large de la communication politique, en temps de guerre comme en temps de paix, en utilisant les codes des réseaux sociaux, de la pop culture et des références gaming pour tenter d’influencer l’opinion publique, et notamment les jeunes.

Le 12 mars, la Maison-Blanche publie une nouvelle vidéo avec comme légende «INVAINCU». Reprenant des extraits du jeu vidéo Wii Sport, elle montre après chaque action de sport comme le tennis, le golf, le tir à l’arc ou encore le baseball une réelle frappe américaine suivie des exclamations positives du jeu comme «strike» pour le bowling.

 

La présidence américaine utilise également des références de jeux vidéo dans des opérations de communication non liées à la guerre, comme durant la semaine de l’agriculture avec la reprise de l’esthétique du jeu Animal Crossing dans une vidéo, ou pour le lancement de la mission Artemis II en couplant des vidéos de la Nasa et de la série de jeux Super Mario Galaxy.

Lego plébiscité par Téhéran

Du côté de l’Iran, c’est la marque Lego qui semble avoir été privilégiée. Depuis le 7 mars, un compte iranien nommé Explosive News publie sur les réseaux sociaux des vidéos mettant en scène la guerre à travers des personnages Lego.

Très productif, le groupe a publié pour le moment 29 vidéos, durant le mois de mars et le début du mois d’avril. La première vidéo nommée «récit de la victoire» montre les personnages Lego de Trump et Netanyahou regardant affolés les dossiers Epstein avec le diable à leur côté. Trump décide ensuite d’envoyer des missiles qui atterrissent sur l’école de filles de Minab.

En réponse, les soldats iraniens frappent des bases américaines dans le Golfe et Israël. La vidéo montre ensuite Netanyahou paniqué, se réfugiant sous terre, la fermeture du détroit d'Ormuz et la hausse des prix du pétrole.

 

Au cours de leurs publications, les vidéos reprennent à plusieurs reprises certaines idées, comme le fait que les frappes iraniennes font suite à la frappe américaine sur l’école de Minab qui a tué plus de 100 écolières. Ou encore que Trump mente dans ses publications sur les réseaux sociaux et que les États-Unis ont lancé la guerre à cause de l’affaire Epstein.

Les vidéos soulignent la présence d’espions israéliens dans les rues iraniennes qui prennent des photos et vidéos et tentent de mener des actions. Dans la dixième vidéo publiée le 18 mars, ils font une mention spéciale aux partisans du fils du dernier Shah d’Iran, Reza Pahlavi, avec comme message : «Mais les partisans des Pahlavi sont à court d’argent et perdent leurs sources de financement». Les vidéos insistent en effet sur le soutien unanime des Iraniens derrière leur armée et leur rejet des États-Unis et d’Israël.

Le groupe alterne entre la production de récits et de clips musicaux, avec la publication le 14 mars de la première vidéo rap appelée «Khamenei de retour». Plusieurs vidéos de rap avec des personnes Lego seront ainsi produites.

Les vidéos mettent également en avant les victoires iraniennes, la défaite et la terreur des Américains, Israéliens et des pays du Golfe. Elles montrent à plusieurs reprises la fermeture du détroit d’Ormuz, et la présence de l’armée iranienne prête à attaquer tout navire civil ou militaire qui voudrait le franchir. Elles insistent en outre sur la montée des prix du pétrole et des stations-essence aux États-Unis.

Des évènements particuliers font parfois l’objet de vidéos comme l’abattage de l’avion américain, ou encore la chasse à l’homme du pilote. En effet, le 3 avril, une vidéo montre le pilote américain poursuivi par des Iraniens, avec comme légende : «Attends, on veut te donner du kebab».

 

Le 29 mars, une vidéo nommée «une vengeance pour tous», présente l’idée que l’Iran venge toutes les victimes des États-Unis comme les Amérindiens, les esclaves, les enfants de Gaza, les prisonniers d'Abou Ghraïb en Irak, ou encore les victimes d’Epstein.

La dimension religieuse et patriotique est particulièrement visible dans ces vidéos avec les multiples apparitions de Satan et de l’ancienne divinité du Levant Baal aux côtés de Trump et Netanyahou. On les voit notamment dans la série de vidéos nommée «Lève-toi» qui appelle les Iraniens à se battre contre les «forces du mal».

La série met en scène la levée du drapeau rouge qui représente chez les chiites un appel à la vengeance pour le sang versé et le refus de laisser l’injustice impunie. Les Iraniens sont représentés en train de prier et de lire le Coran, puis en répétant le slogan «Haidar, Haidar, Haidar» qui signifie lion mais qui est surtout l’un des surnoms d’Ali ibn Abi Talib, gendre du prophète Mohamed et figure centrale du chiisme. La série fait également référence à la bataille de Kerbala et se termine par la victoire de l’Iran sur Satan, présentant donc cette guerre comme une guerre religieuse.

 

Ces vidéos sont largement repostées et partagées sur les réseaux sociaux, notamment par les ambassades iraniennes à travers le monde qui s’essayent également aux montages vidéo et photos. Même constat côté américain, où les publications de la Maison-Blanche cumulent plusieurs millions de vues.

Ainsi, si l’utilisation de références de la pop culture par les États-Unis et l’Iran ne fait pas l’unanimité, elle démontre également un changement dans la communication politique. La pop culture devient une arme dont l’efficacité n’est plus à prouver, en témoigne la viralité de ces publications.

Dans un conflit largement médiatisé, gagner la guerre sur le terrain ne suffit plus. La communication est primordiale à la fois envers son propre peuple, mais également pour tenter de démoraliser l’ennemi, et dans un monde toujours plus connecté, de rallier le plus de monde à sa cause. Dans cette optique, la pop culture incarne donc une arme de choix.

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