L’automédication, l’autre danger invisible de la guerre
Au Liban, la guerre dérègle aussi l’armoire à pharmacie. ©DR

Au Liban, la guerre entre Israël et le Hezbollah ne se mesure pas seulement en frappes, en déplacés et en maisons désertées. Elle se glisse aussi dans les tiroirs à médicaments laissés derrière soi, dans les boîtes oubliées au moment de partir, dans les traitements interrompus au nom de l’urgence. Justement, la newsletter d’avril 2026 du programme national de pharmacovigilance du ministère de la Santé ne fait que rappeler, à point nommé, une évidence trop souvent négligée : en temps de crise aussi, mal prendre ses médicaments peut coûter cher.

Il y a les bombes, les routes coupées, les nuits passées à guetter les nouvelles. Et puis il y a ce danger plus discret, moins spectaculaire, presque honteux : celui du traitement qu’on interrompt sans trop y penser. Dans un pays où l’on quitte parfois son domicile en quelques minutes, beaucoup emportent leurs papiers, quelques vêtements, de l’argent, des bijoux. Les médicaments, eux, restent souvent dans une armoire, sur une table de nuit, dans un sac qu’on se promet de récupérer plus tard ou qu’on oublie dans la précipitation.
Le scénario est devenu tristement familier. Des familles quittent en urgence leur maison sous la menace, d’autres prennent les devants et montent vers leur résidence de montagne par précaution, avant que la situation n’empire. Dans les deux cas, le réflexe n’est pas toujours médical. Et une fois à l’abri, une petite musique bien libanaise s’installe : ce n’est pas grave, on reprendra dans deux ou trois jours ; les gens meurent sous les frappes, ce n’est pas le moment de se plaindre pour un comprimé oublié. Sauf qu’un traitement chronique n’obéit ni à l’émotion ni au calendrier de la guerre.
Fuir d’abord, soigner après
Si le sujet mérite aujourd’hui un vrai papier, c’est parce qu’il dépasse largement la simple recommandation technique. Le ministère de la Santé a consacré l’édition 18 de sa newsletter de pharmacovigilance, publiée le 7 avril 2026, au bon usage des médicaments en temps de crise, avec un volet destiné aux travailleurs communautaires et un rappel limpide : « Chaque signalement compte ».
Ce cadrage officiel tombe juste. Une note d’analyse publiée par l’USJ soulignait déjà que la guerre de 2024 et le déplacement de plus d’un million de personnes avaient sévèrement perturbé la gestion des maladies chroniques au Liban, précisément celles qui exigent continuité, surveillance et régularité. Autrement dit : au moment même où la population est la plus fragilisée, son rapport aux médicaments devient plus chaotique.
Un antihypertenseur arrêté quelques jours, un anticoagulant pris à moitié, un traitement du diabète laissé dans un frigo qu’on a dû abandonner, un antiépileptique sauté « en attendant de redescendre » : tout cela n’a rien d’anecdotique. La guerre transforme le médicament en détail secondaire, alors qu’il reste, pour beaucoup, une ligne de survie silencieuse.
La guerre fabrique aussi de mauvais réflexes
Entre les explosions, les murs du son, les missiles, les frappes venues des frégates, les attaques aériennes et le bruit obsessionnel des drones, le discernement finit lui aussi par se fissurer. On le serait à moins. Et c’est là que l’automédication cesse d’être une simple habitude pour devenir un réflexe de guerre.
Dans le chaos, les vieux réflexes reviennent. On prend ce qu’il y a sous la main. On emprunte une boîte à un proche. On se fie à une ancienne ordonnance. On improvise. L’automédication, déjà banalisée en temps normal, devient un réflexe de crise. Or la pharmacovigilance existe précisément pour rappeler qu’un médicament n’est jamais un produit neutre : il faut en surveiller les effets indésirables, les interactions, les erreurs d’usage et les mésusages. Le système libanais a été conçu pour détecter, évaluer, comprendre et prévenir ces problèmes, dans le but d’améliorer la qualité des soins et la sécurité des patients.
Le bulletin rappelle, sans catastrophisme inutile, que la guerre ne tue pas seulement par l’explosion. Elle dérègle aussi l’ordinaire thérapeutique. Elle pousse à partager des médicaments qui ne sont pas faits pour soi, à bricoler les doses, à reprendre n’importe comment un traitement interrompu, ou à croire qu’un antibiotique ou un produit « naturel » peut tout résoudre. Dans un pays épuisé, ces raccourcis prospèrent vite.
Signaler, même quand on croit que ce n’est « pas grave »
L’autre mérite du document est de remettre au centre une culture encore trop faible au Liban : celle du signalement. La pharmacovigilance ne sert pas seulement à compter des incidents ; elle permet de repérer des problèmes nouveaux ou rares, d’améliorer la sécurité médicamenteuse à l’échelle nationale et d’éclairer les décisions de santé publique. Depuis son lancement officiel en 2021, le programme libanais a traité plus de 27.000 signalements d’événements indésirables, mis en place des points focaux hospitaliers et publié des bulletins de sécurité.
Autrement dit, prévenir qu’un effet secondaire est survenu, qu’une erreur de prise a eu lieu, qu’un médicament a été mal utilisé ou mal toléré, ce n’est pas dérisoire. C’est une manière de protéger les autres aussi. Dans un pays où la débrouille remplace souvent le système, rappeler que « chaque signalement compte » n’a rien d’un slogan bureaucratique. C’est presque un réflexe de survie collective.
Au Liban, les guerres des autres finissent toujours par pénétrer jusque dans l’intime. Elles entrent dans les maisons, sur les routes de l’exil intérieur, dans les chambres d’enfants, dans les réserves d’eau, et jusque dans les piluliers oubliés à la hâte. On croit parfois avoir seulement laissé derrière soi quelques boîtes de comprimés. En réalité, on a parfois suspendu bien plus qu’un traitement : un équilibre fragile, une stabilité, un filet de sécurité. Et dans un pays qui vit déjà sur le fil, cela suffit parfois à faire basculer le reste.

 

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