La perspective chrétienne consiste en une construction qui s’écarte volontairement de la perspective scientifique afin de servir des objectifs symboliques, théologiques et narratifs. Avec ses perspectives inversées, aberrantes et d’importance, l’icône nous projette dans le monde intemporel et immatériel du divin et du spirituel.
La peinture de la Renaissance italienne donne l’impression de dépasser les icônes byzantines de plusieurs siècles d’évolution en termes de technique de dessin. L’image byzantine semble maladroite, gauche et ignorante des règles les plus élémentaires de la perspective. Les compositions de Léonard de Vinci semblent la surpasser en savoir, en habileté et en réalisme. Et pourtant, tout ceci n’est qu’une illusion, car la notion de réalisme est diverse, et à chaque réalité correspondent ses règles, ses vérités et ses évidences.
La Renaissance et l’orthodoxie
L’art de la Renaissance se veut une réplique fidèle du monde matériel perçu et ressenti, alors que l’image chrétienne orthodoxe recherche la représentation d’un monde spirituel. Le premier est en quête d’esthétique tandis que la seconde sollicite l’éthique. L’humanisme a développé la perspective dite linéaire. Grâce à ses points de fuite, elle peut rendre l’espace conforme à la réalité observée. Le christianisme orthodoxe, lui, a exploré les limites de l’inconnu en bouleversant les sciences qu’il maîtrisait sans aucun doute et qu’il avait lui-même transmises à la Renaissance.
Le monde de l’iconographie se situe en dehors de tout lieu (Utopos) et en dehors de tous temps (Uchronos). Car, éloignée de toute forme de narcissisme et d’anthropocentrisme, cette image est un lieu d’accueil du divin. Pour cela, elle se doit d’être transparente et intemporelle. Elle est dans le temps du présent absolu, qui est celui de la contemporanéité du Christ. Elle devient ainsi un espace de projection où se réalise la rencontre avec le divin.
Pour se libérer du poids du monde sensible, l’image chrétienne a développé ses propres principes de composition. Elle a repris à l’Antiquité orientale, la logique de la perspective d’importance. Elle a également élaboré le concept de ce que le père Pavel Florensky a appelé la perspective inversée, et elle a osé l’exploration des espaces paradoxaux de la perspective dite aberrante.
La perspective d’importance
En envahissant l’empire perse, Alexandre le Grand a marqué une victoire militaire, tandis que l’Orient prenait sa revanche en matière d’art. La véritable victoire a été celle des valeurs et principes artistiques de la Perse, de l’Égypte et de la Mésopotamie. Alors que l’art grec se fondait sur la philosophie de la beauté, et l’harmonie des proportions, la période hellénistique allait recevoir les influences des arts orientaux contaminés par les procédés de la propagande.
Alors que, dans sa quête du monde intelligible, l’art grec exprimait, avec Platon, l’équivalence entre le Vrai, le Bien et le Beau, voici qu’il allait revenir au monde sensible des représentations orientales. Alexandre, dans sa grandeur, adoptait les principes artistiques orientaux. Les modèles égyptiens, perses et babyloniens représentaient un pharaon, un Cyrus ou un Nabuchodonosor largement plus grands que leurs sujets debout dans un même plan. Leur taille n’était donc nullement liée à leur éloignement. Elle était proportionnelle à leur importance et n’obéissait pas aux lois de diminution optique.
Ce principe, adopté par la civilisation hellénistique, allait être repris par le christianisme, formant une des principales caractéristiques de l’icône orthodoxe, mais aussi de la fresque et du bas-relief occidental antérieur à la Renaissance. Dans un même plan, le Christ ou les saints sont représentés plus grands que le reste des personnages. L’importance hiérarchique prime alors sur la cohérence spatiale.
C’est ainsi que dans l’icône de Yaldéh de Moran (la Nativité de Notre Seigneur), l’Atelier maronite de Chypre confère aux Rois mages des dimensions beaucoup plus modestes que celles des anges et de la Sainte Famille.

La Nativité de Notre Seigneur. Yaldéh de Moran. Atelier maronite de Chypre.
La perspective inversée
La perspective occidentale, dite linéaire, suppose un point de fuite unique situé à l’intérieur de l’image, vers lequel convergent toutes les lignes. Mais dans ce que Pavel Florensky a appelé la perspective inversée, le point de fuite est en dehors de l’image, dans le spectateur devenu partie intégrante de l’icône. Ainsi, les lignes s’écartent vers le fond au lieu de converger. L’œuvre n’est plus autosuffisante : elle a besoin d’être complétée par le spectateur qui participe à l’accueil du divin dans le présent absolu et qui complète l’espace de l’icône. Il n’est plus un simple observateur extérieur, mais il est inclus dans l’espace de la scène.
Lorsque les lignes de construction divergent au lieu de converger, les objets paraissent plus grands à l’arrière-plan qu’à l’avant. Dans l’icône de l’Atelier maronite de Chypre, le berceau ou la mangeoire sur laquelle est couché l’enfant Jésus garde étonnamment la même largeur à l’arrière qu’à l’avant. De plus, sa forme ne respecte nullement les lignes de fuite qui dessinent le sol en dessous.
Seulement, pour le père Florensky, ceci n’est nullement une erreur de dessin mais un choix théologique et esthétique. Dans l’icône, l’espace n’est pas organisé selon la vision humaine, mais selon la perspective divine qui « vient vers nous », dit-il. C’est une invitation à entrer dans un espace sacré où le temps et l’espace ordinaires sont dépassés. L’icône s’ouvre sur le spectateur et nous regarde plus que nous ne la regardons.
La perspective aberrante
Dans ce que Erwin Panofsky définit comme une perspective aberrante, la représentation d’un espace ou d’objets ne suit pas les règles géométriques de la perspective linéaire classique codifiée par la Renaissance. Elle adopte volontairement un point de vue incohérent ou multiple. Les objets subissent des distorsions qui font violence aux conventions.
Cet effet est obtenu par le recours à une multitude de points de fuite contradictoires au sein d’une même image. Les objets sont dès lors, vus de face et de dessus simultanément. Le spectateur aussi peut se retrouver à la fois à gauche et à droite, selon les éléments observés. Les échelles ou proportions des objets ne correspondent plus à leur éloignement.

La Nativité de la Mère de Dieu. Yaldoh de Yoldat Aloho. Atelier maronite de Kaslik.
Deux icônes de la Nativité de la Mère de Dieu illustrent ce phénomène de distorsion dans la multiplication incohérente des points de fuite. L’une, de l’Atelier maronite de Kaslik, est intitulée Yaldoh de Yoldat Aloho, et l’autre, moderne de tradition byzantine, est intitulée Nativité de la Théotokos. Le syriaque et le grec portent ici le même sens signifiant : la nativité de celle qui enfante Dieu.

La Nativité de la Théotokos. Icône moderne de tradition byzantine.
Dans l’icône maronite, le point de fuite du berceau de Marie se trouve à droite, tandis que celui du lit d’Anne, derrière lequel se tiennent les trois servantes, est placé à gauche de la scène. Le même phénomène se reproduit à l’identique dans l’exemple byzantin. Le point de fuite du berceau de Marie se trouve également à droite, alors que la table des trois servantes suit un point de fuite situé à gauche. De plus, dans cette icône, l’édicule de gauche présente son plafond vu du dessous, alors que celui de droite expose son toit vu du dessus.
C’est un monde de paradoxes : toutes les lois optiques sont inversées pour privilégier la lisibilité symbolique ou narrative plutôt que le réalisme. L’œuvre se permet de combiner plusieurs vues pour représenter toutes les informations nécessaires. Ainsi la perspective chrétienne consiste en une construction qui s’écarte volontairement de la perspective scientifique pour servir des objectifs théologiques et narratifs. Avec ses perspectives inversées, aberrantes et d’importance, l’icône nous projette dans le monde intemporel et immatériel du divin et du spirituel.




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