Iran 1979: comment l’Occident a perdu un allié et gagné un adversaire
Iran 1979 : une révolution mal lue par l’Occident. ©Ici Beyrouth

La chute du Shah d’Iran en 1979 ne relève ni d’un simple soulèvement populaire ni d’un complot occidental. Entre erreurs d’analyse, calculs énergétiques et aveuglement stratégique, Washington, Londres et Paris ont accompagné une révolution qui s’est rapidement retournée contre eux.

En février 1979, le Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, quitte définitivement le pouvoir. Quelques semaines plus tard, l’ayatollah Khomeini, de retour d’exil, impose une République islamique qui rompt brutalement avec l’ordre régional soutenu par l’Occident. Plus de quarante ans après, une question persiste: comment les puissances occidentales ont-elles pu laisser émerger un régime devenu l’un de leurs principaux adversaires?

La réponse ne tient ni dans un complot unique ni dans une manipulation simple. Elle réside dans un enchaînement d’erreurs d’analyse, de calculs à court terme et d’une profonde méconnaissance des dynamiques internes iraniennes.

Depuis le coup d’État de 1953 contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh, mené avec l’appui des États-Unis et du Royaume-Uni, le Shah est un pilier du dispositif occidental au Moyen-Orient. L’Iran constitue alors un verrou face à l’Union soviétique, un fournisseur énergétique majeur et un acteur central de la stabilité régionale.

Mais dans les années 1970, cet allié devient de plus en plus difficile à soutenir.

Sur le plan intérieur, le régime repose sur une répression étendue, incarnée par la SAVAK. La modernisation accélérée du pays, notamment à travers la «Révolution blanche», bouleverse une société encore largement conservatrice. Le décalage entre une élite occidentalisée et une population fragilisée s’accentue.

Sur le plan énergétique, le Shah adopte une ligne plus indépendante. Porté par la hausse des prix du pétrole après 1973, il pèse au sein de l’OPEP et défend une souveraineté énergétique qui irrite ses partenaires occidentaux.

Sur le plan politique enfin, l’administration de Jimmy Carter met en avant la question des droits humains. Sans rompre avec Téhéran, Washington desserre son soutien. Ce signal est perçu comme un début de désengagement et contribue à fragiliser le régime.

Lorsque les manifestations s’intensifient en 1978, les capitales occidentales se retrouvent face à un dilemme stratégique: soutenir un pouvoir contesté au risque d’une rupture durable avec la société iranienne, ou accompagner une transition dont elles ne maîtrisent ni les acteurs ni l’issue. Elles optent, en partie, pour la seconde option, sans en mesurer la portée.

Khomeini, de Neauphle-le-Château à Téhéran

Expulsé d’Irak en 1978, l’ayatollah Khomeini s’installe en France, à Neauphle-le-Château. Ce choix relève d’une décision diplomatique classique, sans anticipation stratégique majeure. Mais il va avoir des effets considérables. Depuis la France, Khomeini bénéficie d’une liberté d’expression totale. Il multiplie les prises de parole, accorde des interviews aux médias internationaux et diffuse ses messages en Iran via des cassettes audio. En quelques mois, il s’impose comme le centre de gravité de la contestation.

Les chancelleries occidentales commettent alors une erreur déterminante. Elles perçoivent Khomeini comme une figure religieuse conservatrice susceptible d’accompagner une transition ou de jouer un rôle d’arbitre. Certains envisagent même l’émergence d’un système hybride, conciliant islam et institutions représentatives. Cette lecture ne résiste pas à la réalité du pouvoir.

Dès son retour à Téhéran en février 1979, Khomeini marginalise les forces libérales et nationalistes. Il impose rapidement le principe du Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien), qui confère au clergé le pouvoir politique suprême. La révolution change de nature: d’un mouvement pluriel, elle devient un projet idéologique structuré et exclusif.

L’Occident, qui pensait accompagner une transition, se retrouve spectateur d’un changement majeur qu’il ne contrôle plus.

La rupture devient irréversible en novembre 1979, avec la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran. Cet épisode élimine les derniers espoirs de compromis et installe durablement l’Iran dans une posture de confrontation.

Parallèlement, la République islamique met en place un appareil répressif particulièrement dur. Arrestations massives, exécutions, purges à grande échelle dans les années 1980, élimination systématique des oppositions politiques: la consolidation du régime théocratique passe par une violence interne qui choque rapidement les opinions occidentales. Cette répression ne s’interrompt pas avec le temps. Elle s’inscrit dans la durée et continue de viser dissidents, minorités et mouvements de contestation, contribuant à faire de l’Iran un adversaire durable aux yeux de nombreuses capitales.

Ni Washington, ni Londres, ni Paris n’ont planifié l’arrivée au pouvoir des mollahs. Mais tous ont sous-estimé la profondeur de la crise iranienne, la structuration du clergé et la capacité de Khomeini à capter une révolution hétérogène pour en faire un projet cohérent.

Le facteur pétrolier a pesé dans les tensions avec le Shah, sans expliquer à lui seul le basculement. Sur le plan énergétique comme stratégique, la République islamique s’est révélée bien plus imprévisible et difficile à contenir que le régime qu’elle a remplacé.

Ce que l’Occident a perdu en Iran à l’époque, c’est l’ illusion de pouvoir accompagner la chute d’un régime – celui du Shah en l’occurrence–  sans en maîtriser les conséquences. 

 

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