Générations X, Y, Z : trois façons d’apprendre à vivre sans garantie
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De la Thawra d’octobre 2019 à l’explosion du 4 août 2020, les générations libanaises ont été confrontées à une série d’effractions historiques qui ont profondément marqué leur construction psychique. Ce texte interroge ce que signifie grandir dans un pays où l’Autre ne garantit plus la loi, où la justice vacille et où l’avenir semble suspendu. Entre traumatisme, exil, hyperconnexion et puissance créative, il explore une question centrale : que devient le désir quand l’environnement collectif est défaillant ?  

La génération Y arrive à l’âge adulte au moment de la grande rupture. Octobre 2019, la révolte dite Thawra, constitue pour beaucoup un moment d’espoir intense, suivi de désenchantement. Les places se remplissent, les mots circulent, on parle de dignité, d’État, de justice, de reconfiguration. On peut lire cet élan avec Lacan comme une tentative de refonder l’Autre. Créer un État digne, ce n’est pas seulement une revendication administrative. C’est une revendication symbolique. C’est demander un Autre qui tienne, qui garantisse, qui nomme. Toutefois, ce fut encore une tentative avortée, due à la répétition des blocages, aux manipulations politiques, aux hégémonies miliciennes. La désillusion fut ravageuse. Elle a touché le cœur du désir lui-même. Elle a produit des désespoirs, des replis frileux, des départs définitifs.

Et puis vient le 4 août 2020. Pour cette catégorie Y, souvent déjà en position d’adulte, parfois déjà parent, l’explosion du port est une effraction majeure. Elle produit un énième traumatisme qui est aussi une crise de l’Autre, parce que l’événement est vécu comme l’aboutissement d’une défaillance collective, de complicités mafieuses politiciennes et d’une impunité totale. Dolto aurait insisté sur la nécessité de parler vrai, mais ici, le vrai semble sans voix. L’élaboration devient difficile quand la justice est volontairement entravée, quand l’explication officielle se heurte à des forces de silence. 

La génération Z, elle, naît dans un Liban déjà fissuré. Elle ne connaît pas la guerre civile comme expérience directe, mais comme une latence, elle grandit dans un pays où la mémoire de la guerre est partout et nulle part, visible dans les ruines, audible dans les conversations, perceptible dans les non-dits, absente des manuels scolaires. C’est une génération qui reçoit, très tôt, un sentiment de précarité structurelle. L’électricité qui saute, l’eau qui manque, les routes meurtrières, le règne de la gabegie et de l’alliance du mafieux au politique. Décor devenu banal, mais ce banal a des effets psychiquement puissants. Quand l’instabilité devient normalisée, le médiocre habituel, le mensonge institutionnalisé, le sujet s’organise autrement. Il apprend à ne pas attendre du monde une continuité. Il apprend à vivre par fragments, en se fragmentant lui-même.

Dans cette catégorie, le numérique n’est pas une transition, c’est un milieu. Le sujet se construit sous un regard démultiplié. Lacan, avec son concept de regard comme objet, prend ici une actualité nouvelle. Le regard ne vient pas seulement de l’adulte, il vient d’un public potentiel, d’un compteur, d’une viralité. Cela produit une économie de la honte et de la valeur qui peut être violente. On peut « exister » par une vidéo, puis disparaître. On peut être applaudi, puis harcelé. Le lien social devient parfois une scène de jugement. Et ce jugement est rapide et parfois lapidaire. Le surmoi contemporain, déjà féroce, se branche sur des plateformes accélératrices des sentiments et de la pensée.

Un exemple libanais éclaire la spécificité de cette Z. Beaucoup ont vécu l’explosion du 4 août 2020 non comme des adultes, mais comme des adolescents, parfois encore à l’école, parfois à l’université. Ce nouveau traumatisme arrive à un moment où l’identité se construit par la projection. Or que projeter quand la ville explose, quand les murs s’effondrent, quand le futur se couvre de poussière. Freud dirait que le traumatisme est ce qui excède la capacité de liaison. Ici, la liaison est d’autant plus difficile que le pays entre, simultanément, dans l’effondrement économique et la paupérisation. Les files devant les banques, les limites de retrait, la chute de la monnaie, les pharmacies vides, les denrées inabordables, tout cela devient une scène dramatique quotidienne, un fait socioculturel imposé. La conséquence ? Une existence vécue dans la désespérance. Le sujet apprend que l’avenir peut être annulé par une décision politicienne économique ou mafieuse, que le travail des parents ne garantit rien, que le mérite ne protège pas et que l’avenir s’entrevoit en pointillés.

Winnicott permet de saisir un effet subtil. Quand l’environnement est trop défaillant, le sujet peut se protéger par un retrait, par un désinvestissement. Il peut aussi se protéger par une hyperactivité, par un excès de présence. On voit chez de nombreux jeunes Z libanais une oscillation entre une lucidité et une fatigue prématurée. Ils parlent comme des adultes, puis ils s’effondrent comme des enfants. Ils n’ont pas eu le luxe d’une enfance sécurisante ni d’une adolescence régénératrice. Ils ont été mis face à une réalité rédhibitoire trop tôt.

La région ajoute d’autres coordonnées. La guerre en Syrie, le problème palestinien, la violence ethnique à Gaza, les tensions entre l’Iran et les États-Unis, entre Israël et le Liban, la montée des discours identitaires, tout cela forme un horizon anxiogène permanent. Et cet horizon est saturé d’images sanguinolentes. Le jeune Z libanais, comme beaucoup de jeunes du Moyen-Orient, grandit avec une conscience aiguë de l’injustice et de la souffrance visibles, transmises rapidement à ses grands et petits écrans. Cela peut nourrir un sens éthique, une solidarité, un engagement. Cela peut aussi susciter une angoisse d’effondrement. Le mouvement climatique mondial, les mobilisations régionales, les campagnes de solidarité, donnent une forme à cette angoisse. 

Pour cette catégorie, la question de l’exil se pose nouveau avec encore plus d’intensité. Pour X, partir était une fuite ou une opportunité. Pour Y, partir devient un plan presque attendu. Pour Z, partir devient une condition de survie. Il en parle avec le sentiment d’un deuil précoce, celui d’un pays devenu inhabitable. Or ce deuil, s’il n’est pas reconnu, peut se transformer en cynisme ou en haine. Il peut aussi, parfois, se transformer en idéalisation de l’ailleurs, qui devient un objet trop parfait, donc décevant. 

Ce qui se transmet, au fond, d’une génération à l’autre, c’est une manière de traiter le manque. Les sociétés stables apprennent au sujet à attendre. Les sociétés instables apprennent au sujet à prévoir la rupture, en vivant l’instant. Le véritable danger, dans un pays comme le Liban, n’est pas seulement la violence internalisée ou externe. Le danger est que le désir se rétracte, qu’il devienne un luxe, qu’il soit vécu comme impossible.

Winnicott, de son côté, nous rappelle une exigence simple et difficile. Dans un environnement défaillant, le sujet a besoin d’un espace de jeu. Le jeu, au Liban, peut être littéral, il peut être artistique, il peut être relationnel. Ce n’est pas un supplément. C’est une condition. Quand on voit la puissance de la création libanaise, de la scène musicale, du théâtre, du cinéma, de l’écriture, on peut y lire non seulement un talent culturel, mais un besoin psychique collectif. Créer, c’est transformer le réel en forme, donc le rendre supportable. C’est, au sens freudien, une voie de sublimation, avec tout ce que Freud rappelle sur ses limites. La sublimation n’annule pas la violence de la réalité. Elle offre un destin possible à la pulsion, elle évite qu’elle se retourne entièrement contre le sujet.

Lacan, enfin, oblige à une lucidité politique. La crise libanaise n’est pas seulement économique. Elle est une crise du symbolique. Le sujet souffre quand l’Autre ne tient pas, quand la loi devient un bricolage, quand la justice n’a pas de visage. Dans ce cas, la tentation est grande de chercher un Autre de substitution. Une communauté, un leader, une idéologie, une croyance, un récit total. Cela peut protéger. Cela peut aussi enfermer. La tâche, pour une transmission vivante, est d’offrir aux jeunes un cadre qui n’exige pas la fermeture. Un cadre qui reconnaisse 

la division, la pluralité, la complexité. Un cadre où l’on peut appartenir sans être capturé.

Dans ce contexte, la question de la parole est centrale. Là où la parole publique ment, la parole privée doit devenir fiable. Là où l’histoire officielle se tait, l’histoire socio-familiale doit trouver un chemin, sinon elle revient en symptôme. Dolto insistait sur la vérité adressée. Elle ne demandait pas qu’on raconte tout. Elle demandait qu’on ne mente pas sur ce qui compte. Au Liban, cela signifie parfois dire à un enfant ce qu’a été la guerre, sans le noyer, mais sans faire comme si elle n’avait pas existé. Cela signifie nommer les pertes, les départs, les peurs, la nécessité d’une justice s’imposant à tous. Cela signifie aussi reconnaître les divisions sans les transformer en destin. Quand on ne nomme pas, on transmet l’innommable. Et l’innommable, dans une société déjà fragile, fabrique des sujets exsangues.

Et si l’on devait retenir une image, pour clore sans enfermer, ce serait celle-ci : la génération X a appris à marcher sur des sols qui se dérobent. La génération Y a appris à marcher en reconstruisant, cahin-caha, le sol sous ses pas. La génération Z apprend à marcher tout en regardant un écran qui lui montre, en continu, des sols qui s’effondrent ici ou ailleurs. Chacune porte un savoir, chacune porte un coût. La psychanalyse n’a pas à décider qui a le plus souffert. Elle a à faire entendre ce que chaque catégorie a dû inventer pour ne pas se perdre, puis à rouvrir, là où c’est possible, une place pour le désir, qui est la seule vraie promesse d’avenir.

 

 

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