La famille et la guerre: les Libanais à vif
Au Liban, la guerre attaque aussi les liens familiaux, la mémoire traumatique et la capacité de penser. ©Ici Beyrouth

La guerre, au Liban, ne détruit pas seulement des vies et des lieux, mais attaque aussi la continuité du moi, les liens familiaux et la capacité même de penser. Les violences collectives réveillent l’inéprouvé, réactivent les fantômes transgénérationnels et transforment la famille en chambre d’écho d’un effondrement psychique plus ancien.

S. Ferenczi nous a fourni des outils irremplaçables pour penser ce que le trauma fait à la continuité du moi. Chez lui, le traumatisme n’est pas seulement l’excès d’excitation. Il est aussi ce qui fracture, sidère, désoriente, oblige à des solutions psychiques de survie où la soumission, la confusion et l’identification à l’agresseur occupent une place centrale. Dans la guerre, surtout lorsqu’elle réveille un terrain antérieurement blessé, on observe souvent de telles solutions. Certains sujets se mettent à penser avec la voix du plus fort, à se durcir contre eux-mêmes, à humilier avant d’être humiliés, à reprendre contre des proches une violence qu’ils subissent ailleurs. D’autres se dissocient, se vident, fonctionnent presque mécaniquement, comme si une part d’eux se retirait pour ne pas avoir à sentir. La haine des parents, dans ce cadre, peut être l’expression d’une lutte confuse pour ne pas tomber dans la passivité totale. Attaquer le parent, c’est parfois tenter de ne pas être entièrement du côté de l’enfant terrorisé. Mais cette attaque peut aussi répéter, sans le savoir, la violence introjectée, au point de transformer le foyer familial en lieu secondaire de la guerre.

Il faudrait même dire que, chez certains sujets, la guerre actuelle ne ramène pas tant du refoulé qu’elle ne réveille de l’inéprouvé. Ce qui revient n’a parfois jamais été symbolisé, ni même véritablement vécu comme expérience psychique intégrable. Il s’agit de fragments d’état, d’îlots sensoriels, d’excitations sans représentation, de formes primitives d’effondrement restées en suspens. D’où ces tableaux où l’on voit le sujet passer d’un discours très élaboré à une détresse presque corporelle, faite de sidération, d’insomnie, d’hypervigilance, de haine soudaine, de dégoût des proches ou, à l’inverse, d’accrochage fusionnel. La guerre agit alors comme un révélateur cruel. Elle montre que certaines parties du psychisme n’étaient pas apaisées, mais simplement tenues à distance par les conditions relativement stables de l’existence. Quand le cadre social se fissure, ces régions sans mots se réveillent. Ce qui semblait résolu n’était parfois qu’endormi. Et ce réveil peut produire, dans les familles, des scènes d’une intensité disproportionnée en apparence, parce qu’elles sont chargées d’une histoire beaucoup plus profonde que le motif immédiat du conflit.

Dans le cas libanais, il serait erroné de séparer nettement la psyché individuelle de la transmission familiale et collective. La répétition des guerres, des traumatismes, des déplacements, des deuils imparfaits, des silences défensifs, a créé un terrain où les sujets grandissent souvent au voisinage d’histoires à moitié tue. Certains psychanalystes ont montré que la transmission ne passe pas seulement par ce qui se dit, mais par ce qui ne peut se dire, ce qui reste crypté, honteux, non élaboré, enfoui comme un corps étranger dans l’économie psychique familiale. Leur théorie de la crypte et du fantôme demeure ici précieuse. Le sujet peut porter, sans le savoir, des affects qui ne lui appartiennent pas en propre, des deuils qu’il n’a pas vécus, des interdits de pensée issus d’une autre génération. Au Liban, la guerre actuelle ne se contente pas de produire un énième traumatisme. Elle entre en résonance avec les fantômes des guerres antérieures. Elle réveille les peurs de ceux qui ont connu 1975, 1982, 2006, 2024, et dépose ces peurs dans la vie psychique de ceux qui n’ont connu que leur retentissement. Les enveloppes psychiques du sujet ne sont jamais purement individuelles. Elles sont aussi groupales, familiales, transsubjectives. Quand le groupe est attaqué, le moi l’est également.

On comprend alors autrement pourquoi la relation aux parents devient si inflammable. Les parents ne sont jamais seulement des individus. Ils sont aussi les porteurs, parfois épuisés et inconscients, d’une histoire collective qui les traverse. En temps de guerre, ils redeviennent des relais d’angoisse, des chambres d’écho de mémoires dont ils ne sont pas maîtres. Un père qui se raidit, une mère qui surveille tout, un parent qui nie le danger, un autre qui dramatise sans fin, ne réactivent pas seulement des traits personnels. Ils condensent une histoire de terreur, de déni, d’impuissance, de survie. Pour l’enfant ou l’adulte blessé de l’intérieur, cela peut être vécu comme une répétition insupportable du défaut originaire. Le parent ne protège pas, ou protège trop, ou protège en affolant. Dans tous les cas, le sujet peut éprouver que l’objet parental ne sait pas faire écran. Dès lors, la haine devient moins un jugement moral qu’une tentative désespérée de se séparer psychiquement de l’emprise de cet objet défaillant. On hait parfois pour ne pas sombrer avec celui dont on dépend encore.

La psychanalyste Janine Puget a insisté, après d’autres, sur l’effet de perplexité produit par le trauma social. La guerre ne blesse pas seulement, elle désoriente le rapport au monde commun. Elle attaque la confiance minimale qui permet de penser dans un univers relativement prévisible. Ce point est capital. Beaucoup de souffrances en temps de guerre ne relèvent pas uniquement de la peur du projectile ou de la perte. Elles naissent aussi de la dissolution du cadre de sens. On ne sait plus à quoi se fier, ni à quelle temporalité se raccrocher, ni quel avenir peut encore être imaginé. Dans ces moments, les conflits intrapsychiques s’exacerbent parce qu’ils ne disposent plus d’un dehors suffisamment stable pour être métabolisés. L’incertitude politique ravive l’incertitude de soi. L’angoisse historique relance l’angoisse identitaire. Et la famille, qui devrait servir d’espace intermédiaire, se trouve souvent elle-même traversée par la sidération, l’exaspération, l’impossibilité de penser. Les échanges se durcissent, les mots se dessèchent, les malentendus prolifèrent. On ne parle plus pour comprendre, mais pour décharger, défendre, accuser, ou simplement tenir encore debout.

C’est ici que W. Bion devient particulièrement contemporain. Sa notion d’attaques contre les liens permet de saisir comment la destructivité vise non seulement les objets, mais la capacité même de faire des liens entre pensée, affect, perception et représentation. Dans la guerre, quelque chose attaque la fonction de liaison. Le sujet ne peut plus relier ce qu’il ressent à ce qu’il sait, ni ce qu’il sait à ce qu’il éprouve, ni ce qu’il vit à ce qu’il pourrait en dire. Les images s’imposent sans être pensées. Les affects circulent sans forme. Les conversations familiales tournent court ou s’enveniment. Il ne s’agit pas seulement d’un excès d’émotion, mais d’une atteinte à l’appareil de pensée lui-même. Là où la fonction analytique chercherait à transformer l’émotion brute en pensée partageable, la guerre tend au contraire à court-circuiter ce travail. Elle pousse vers le concret, le réflexe, le clivage, la certitude violente ou le vide. Dans ce régime psychique, les parents redeviennent facilement les supports d’affects non transformés. Ils sont là, proches, disponibles. Ils reçoivent ce que le monde a rendu impensable.

Dans la mesure où les violences collectives puisent dans une structure très archaïque où la proximité nourrit la haine au lieu de la limiter, le frère, le cousin, le proche ou lointain voisin peuvent devenir l’objet le plus insupportable parce qu’il met en crise la frontière entre le moi et l’autre. Lorsque cette rivalité fraternelle s’exacerbe, elle touche à la place, à l’élection, au droit d’exister sous le regard d’un tiers. Lacan a forgé le néologisme de “frérocité” pour faire entendre que la fraternité peut porter en elle une férocité structurelle. Particulièrement dans ce Moyen-Orient, où les histoires religieuses, linguistiques, familiales et territoriales s’enchevêtrent. Plus l’autre est proche, plus il menace de rendre visible notre propre intolérance. C’est souvent cette proximité qui attise la destruction.

Freud, bien sûr, n’est jamais loin de ce tableau. La guerre, surtout lorsqu’elle se répète dans l’histoire d’un pays, donne une visibilité redoutable à ce qu’il appelait la compulsion de répétition et, plus tard, la pulsion de mort. Lorsque les traumas n’ont pas trouvé les voies du deuil, de la représentation et de la conflictualisation symbolique, c'est-à-dire la transformation de la violence, ils reviennent dans les conduites, les choix, les identifications, les climats psychiques. Le sujet répète pour tenter, sans y parvenir, de maîtriser l’immaîtrisable. Dans les sociétés blessées, cette logique peut prendre une ampleur collective. L’effondrement finit par devenir, paradoxalement, plus familier que l’apaisement. Ce n’est pas qu’on l’aime. C’est qu’on sait, inconsciemment, davantage y survivre qu’habiter la paix. Ainsi la guerre extérieure rencontre-t-elle parfois une guerre intérieure déjà installée comme forme d’organisation du rapport au monde.

À travers la guerre, ce sont souvent les premiers liens qui recommencent à trembler. Et l’on pourrait se demander si l’avenir psychique d’un pays ne dépend pas aussi de cela, de sa capacité à inventer des espaces, des mots, des présences assez fiables pour que les enfants d’hier et d’aujourd’hui ne soient pas condamnés à prendre le vacarme des armes pour la seule langue possible de leurs blessures.

 

 

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