Le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha a convoqué lundi l'ambassadeur d'Israël à Kiev. Le motif: le navire Panormitis, chargé de grain en provenance des territoires ukrainiens occupés par la Russie, attend l'autorisation d'accoster dans le port de Haïfa.
Le lendemain, mardi, le président Volodymyr Zelensky accuse mardi Israël de «saper» les relations avec Kiev pour avoir laissé entrer dans un de ses ports du grain «volé par la Russie» dans les territoires ukrainiens qu'elle occupe.
«Les autorités israéliennes ne peuvent ignorer quels navires arrivent dans les ports du pays ni quelle cargaison ils transportent», a dit M. Zelensky sur les réseaux sociaux. «Dans n'importe quel pays normal, l'achat de biens volés engage une responsabilité pénale», a-t-il ajouté.
Ce n'est pas la première fois. Comme le note le quotidien israélien Haaretz, quatre cargaisons similaires auraient déjà été déchargées en Israël cette année. Pour Kiev, la tolérance de Jérusalem à l'égard de ces importations équivaut à cautionner le pillage économique de ses territoires occupés. Son ministre des Affaires étrangères est cinglant: «Il est difficile de comprendre l'absence de réponse appropriée d'Israël à notre demande légitime concernant le navire précédent qui a livré des marchandises volées à Haïfa».
La réponse de son homologue israélien Gideon Sa’ar est tout aussi sèche: les allégations ne constituent pas des preuves, et la diplomatie ne se conduit pas sur les réseaux sociaux. Derrière cet échange acerbe se lit toute l'histoire d'une relation bilatérale faite de proximité réelle et de déceptions répétées.
Une histoire commune avant d'être une relation d'État
Les liens entre les deux peuples précèdent de loin la création de leurs États respectifs. L'Ukraine a longtemps été le cœur battant du monde juif ashkénaze, terre de shtetls (petites villes juives), de rabbins hassidiques et d'une vie culturelle yiddish foisonnante.
Cette proximité historique s'est tragiquement cristallisée dans la Shoah: entre 1941 et 1945, environ 1,5 million de Juifs ont été tués sur le territoire de l'Ukraine actuelle, faisant de Babi Yar l'un des symboles les plus sombres du génocide. Paradoxalement, c'est aussi en Ukraine que l'on recense l'un des plus grands nombres de «Justes parmi les nations», distinction officielle décernée par l'État d'Israël aux non-Juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs pendant la Shoah.
Cette ambivalence mémorielle irrigue encore aujourd'hui les relations bilatérales, notamment à chaque commémoration du 1er janvier, date de naissance de Stepan Bandera, figure du nationalisme ukrainien ayant brièvement collaboré avec l'Allemagne nazie – une épine diplomatique récurrente.
Une normalisation rapide après 1991
Lorsque l'Ukraine accède à l'indépendance en décembre 1991, Israël est parmi les premiers États à la reconnaître, et les relations diplomatiques sont établies dès le 26 décembre. Cette célérité tient à un facteur humain décisif: la grande vague d'immigration soviétique des années 1990 conduit quelque 500.000 ressortissants originaires d'Ukraine à s'installer en Israël, créant un pont vivant entre les deux sociétés.
Les années 2000 et 2010 voient se multiplier les visites d'État, les accords commerciaux et les coopérations techniques. En 2011, un régime de libre circulation sans visa est instauré, suivi en 2019 d'un accord de libre-échange entré en vigueur en 2021. Le grain, l'acier et les produits chimiques ukrainiens transitent vers Israël, qui exporte en retour technologies agricoles et équipements industriels. Tout indique alors une relation solide, fondée sur des bases humaines et économiques robustes.
2022: la guerre comme révélateur impitoyable
L'invasion russe du 24 février 2022 fait voler en éclats ce tableau flatteur. Israël se retrouve dans une position intenable: ses liens avec Washington et l'Union européenne le poussent à condamner l'agression, mais sa sécurité nationale dépend d'une relation de travail avec Moscou, qui lui permet de frapper les positions iraniennes et les convois du Hezbollah en Syrie sans obstruction russe.
Jérusalem vote en faveur des résolutions onusiennes condamnant l'invasion, tout en refusant de rejoindre les sanctions contre Moscou et en opposant une fin de non-recevoir aux demandes ukrainiennes de systèmes de défense anti-aérienne, notamment le Dôme de fer.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dont les origines juives sont pourtant connues et revendiquées, ne mobilise pas la solidarité des figures israéliennes. Son discours de mars 2022 devant la Knesset est particulièrement mal reçu: il y compare le sort de l'Ukraine à la Shoah et critique la neutralité de l’État hébreu à l’égard du conflit russo-ukrainien.
Les parlementaires israéliens quittent la salle. L'épisode illustre à quel point les deux pays, malgré leur capital de sympathie mutuelle, parlent des langues géopolitiques différentes. En représailles aux refus israéliens, Kiev vote systématiquement en faveur des résolutions onusiennes critiques de la politique israélienne dans les territoires palestiniens. Jérusalem répond en s'abstenant sur certains votes concernant la Russie. Une guerre des procurations diplomatiques, froide et calculée, s'installe.
Un rapprochement incomplet, des tensions durables
L'automne 2022 marque un léger dégel. Après une vague de frappes russes aux drones iraniens, Israël accepte de partager des renseignements sur ces armements avec Kiev, reconnaissant pour la première fois l'axe Moscou-Téhéran comme une menace commune.
En mai 2023, un système d'alerte aux missiles de fabrication israélienne entre en service à Kiev. Mais les demandes de systèmes offensifs restent sans réponse, et la confiance politique ne se rétablit pas vraiment.
L'affaire du Panormitis s'inscrit donc dans ce feuilleton de désillusions accumulées. L'équation est limpide: une histoire commune et une sympathie mutuelle ne suffisent pas à garantir la solidarité quand les intérêts stratégiques divergent.




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