Officiellement, le Liban ne connaît pas de rupture générale du médicament. Les importations se poursuivent, les stocks sont jugés suffisants et les prix restent inchangés. Mais au comptoir des pharmacies, certaines références importées se font plus rares, remplacées par des alternatives locales. Entre discours rassurant, logistique de guerre, prix administrés et commandes plus prudentes, une crise silencieuse s’installe dans les interstices du marché.
Joseph K. a fini par renoncer. Après avoir fait le tour de plusieurs pharmacies de Beyrouth administrative sans trouver son traitement, il a rappelé son médecin pour lui demander un substitut. Même scène, ou presque, pour Rabih M., contraint de remplacer un antidouleur par un équivalent libanais, sur conseil de son pharmacien. D’une officine à l’autre, la même phrase revient: le médicament demandé manque, mais il existe une alternative locale.
Le plus frappant est que les produits signalés comme absents ne sont pas n’importe lesquels. Il s’agit, dans bien des cas, de références importées: Betmiga, Trajenta, Exforge, Aldactone, Isoptin, Lamictal, Mounjaro, Panadol, Gastropan ou encore Risperdal, parmi d’autres. Le constat, lui, reste souvent le même: certaines références importées se raréfient, mais ont un substitut local.
D’où la vraie question. Le Liban fait-il face à une pénurie de médicaments? Ou assiste-t-on plutôt à une raréfaction sélective de certains importés, dans un marché où les alternatives libanaises prennent progressivement le relais?
Joe Ghorayeb, président du syndicat des importateurs de médicaments, rejette l’idée d’une rupture générale. Ce qui se passe, explique-t-il, relève avant tout du cycle normal du marché: des quantités sont importées, mises en vente, écoulées progressivement, puis remplacées par de nouvelles cargaisons. Certaines références partent plus vite que d’autres, avant de revenir. Leur absence ponctuelle, insiste-t-il, ne traduit pas en soi une crise globale.
Sur ce point, Ghorayeb reste constant. Il assure que l’importation continue et ne s’est pas arrêtée malgré la guerre. Il rappelle aussi qu’au début de chaque crise, les patients achètent davantage, stockent davantage et provoquent un pic soudain de la demande. Puis, une fois les réserves domestiques constituées, le marché retrouve un rythme plus stable. C’est ce qui se serait produit au début de la guerre; aujourd’hui, dit-il, la demande s’est stabilisée, et l’importation aussi. Dans cette lecture, le Liban reste donc dans un fonctionnement globalement normal, malgré quelques tensions ponctuelles sur certains produits. Le nombre de médicaments importés au Liban tourne d’ailleurs autour de 3.800 références, ce qui rend inévitable une disponibilité inégale selon les périodes.
Le président de l’Ordre des pharmaciens, Abdelrahman Merkbawi, renforce ce tableau sur le plan des stocks. Six semaines après de premières déclarations rassurantes, il affirme à Ici Beyrouth l’être «plus que jamais» et précise que le ministre de la Santé publique a demandé aux agents distributeurs d’augmenter les réserves: quatre mois pour les médicaments importés et dix mois pour les produits locaux. Il ajoute que, pour l’heure, Middle East Airlines accorde la priorité aux médicaments et que, malgré les contraintes, «on tient le coup». Sur le papier, le pays ne se trouve donc ni au bord de la rupture ni dans une répétition de la grande crise du médicament.
Mais le terrain résiste aux tableaux trop lisses. Car un stock national confortable n’empêche pas des absences bien concrètes au comptoir. C’est là que le discours officiel et l’expérience quotidienne commencent à diverger. D’un côté, les importateurs affirment que le marché suit son cycle normal. De l’autre, les pharmaciens voient revenir les mêmes demandes insatisfaites, souvent sur des marques importées bien identifiées.
Le marché tient, mais se raidit
Le nœud du problème se situe moins dans le volume global que dans l’équation économique qui permet — ou non — au médicament d’arriver régulièrement jusqu’au comptoir.
Au Liban, le prix du médicament reste contrôlé par le ministère de la Santé. Or, dans le même temps, la guerre a alourdi le coût du transport et de l’assurance. Les produits continuent d’entrer, mais plus difficilement, plus lentement et à un coût plus élevé. Même lorsque les frais de transport et d’assurance sont assumés par l’exportateur, l’agent libanais en subit les conséquences: restrictions des vols, listes d’attente, fret aérien sous tension, recours plus fréquent à la voie maritime, délais allongés. Le problème n’est donc pas une flambée du dollar face à la livre libanaise, mais l’écart croissant entre des prix administrés et une logistique devenue beaucoup plus lourde.
À Jdeidé, un pharmacien propriétaire d’officine attire l’attention sur un point plus discret: certains des médicaments les moins chers deviennent paradoxalement les plus vulnérables au renchérissement logistique. Autrement dit, plus le prix du produit est bas, plus le choc du transport peut paraître disproportionné. Et pourtant, le prix public, lui, reste verrouillé. Là encore, la tension ne prend pas la forme d’un effondrement, mais d’un marché qui se rigidifie.
Merkbawi apporte ici un autre éclairage. Il explique qu’il y a eu, au début de la crise, un «surstockage naturel», qui a affecté le flux de consommation et, par conséquent, les commandes. Une partie du désordre actuel vient donc aussi du comportement du marché lui-même: patients, pharmacies et distributeurs ont voulu sécuriser leurs besoins, puis ont ralenti ensuite. À cela s’ajoute une contrainte financière déterminante. Avant la crise bancaire, les distributeurs pouvaient plus facilement s’appuyer sur le crédit pour financer leurs achats. Aujourd’hui, les commandes reposent davantage sur la trésorerie issue des ventes, et parfois sur les fonds propres des propriétaires. Cela conduit certains acteurs à ajuster leurs commandes à la baisse, sans que la situation soit pour autant alarmante.
C’est dans cet espace que se dessine une disponibilité plus irrégulière de certaines références importées. Non pas une absence totale. Non pas un effondrement. Mais une fluidité moindre, des arbitrages plus serrés, des commandes plus sélectives, et, au bout de la chaîne, des patients qui ne retrouvent pas toujours la boîte qu’ils connaissent.
Ghorayeb, lui, laisse entrevoir la ligne rouge. Si la guerre devait se prolonger, l’équation finira, dit-il, par se heurter à deux options seulement: relever les prix des médicaments au Liban, ou interrompre certaines importations. La formule a le mérite d’être nette. Elle dit qu’il n’y a pas, aujourd’hui, de pénurie généralisée. Mais elle dit aussi que la rigidité actuelle a une limite.
Le local amortit, sans tout régler
Reste que la production locale n’a rien d’une forteresse autarcique. La Dre Carol Abi Karam, présidente du Syndicat des industries pharmaceutiques au Liban (SPIL), avertit qu’à l’ombre de la guerre, les producteurs locaux ont constitué d’importants stocks de matières premières, qu’ils continuent d’importer pour sécuriser la fabrication. Le nœud du problème reste logistique: le coût du fret a explosé, entre transport aérien sous tension et assurances alourdies. Le médicament local protège donc le marché, sans l’isoler. Il amortit le choc, mais reste branché sur une chaîne mondiale que la guerre rend plus lente, plus chère et plus incertaine.
Au comptoir, cette montée du local change aussi la relation du patient à son traitement. Merkbawi le rappelle: une partie des malades reste attachée à «l’original» ou au médicament de référence, tandis qu’une autre accepte plus volontiers les génériques comme alternative sérieuse et compétitive du point de vue du prix. Cette résistance n’a rien d’anecdotique. Pour un patient chronique, le médicament n’est pas seulement une molécule; c’est un nom, une boîte, une habitude, parfois une confiance construite sur des années. Quand la référence disparaît, même temporairement, l’inquiétude précède souvent l’explication pharmacologique.
Une vigilance hebdomadaire
C’est pourquoi l’Ordre des pharmaciens a mis en place un questionnaire en ligne permettant aux officines de signaler les médicaments manquants. Les retours sont transmis chaque semaine aux autorités concernées, notamment au ministère de la Santé, dont Merkbawi salue le travail acharné en temps de guerre. Sur les aides humanitaires récentes, il précise que leur gestion relève du ministère et qu’il n’a pas de droit de regard direct sur ces circuits. Il reconnaît aussi que des circuits parallèles ont déjà existé par le passé et dit rester vigilant. Là encore, le problème n’est pas seulement de faire entrer des boîtes dans le pays, mais de garantir leur traçabilité, leur distribution et le maintien d’un contrôle pharmaceutique normal.
Au fond, les discours ne sont pas forcément contradictoires. Ghorayeb peut dire vrai lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de rupture générale. Merkbawi peut dire vrai lorsqu’il parle de stocks renforcés. Les pharmaciens peuvent dire vrai lorsqu’ils signalent des absences répétées. Et les patients peuvent avoir raison lorsqu’ils constatent que leur médicament habituel n’est plus là.
La vérité se trouve dans cet entre-deux.
Le Liban n’est pas, à ce stade, en pénurie massive de médicaments. Mais il entre dans une zone grise où les stocks rassurent plus que les comptoirs, où le local compense sans tout remplacer, et où la guerre ne casse pas encore le système, mais le raidit. La crise silencieuse est peut-être là: non dans l’effondrement, mais dans cette perte progressive de fluidité qui transforme une économie du médicament en exercice d’équilibriste.
Le made in Lebanon sort de l’ombre
Longtemps cantonnée à un rôle d’appoint dans un marché largement dominé par l’importation, l’industrie pharmaceutique libanaise a changé d’échelle. Aujourd’hui, la production locale représente environ 27% du marché, portée par 13 usines pharmaceutiques. Une 14e, Itico Pharma, est en cours de construction au Liban-Sud. La Dre Carol Abi Karam, présidente du Syndicat des industries pharmaceutiques au Liban (SPIL), a déclaré à Ici Beyrouth que «plus de 1.100 médicaments sont désormais produits localement», couvrant «une large gamme thérapeutique», notamment des antibiotiques, des antidiabétiques, des antiépileptiques, ainsi que certains anticoagulants et de nombreuses formes sèches et liquides.
Dans le détail, le made in Lebanon ne se limite plus à quelques génériques de base. Il s’étend désormais à plusieurs aires thérapeutiques: cardiologie, endocrinologie, neurologie, gynécologie, urologie, anesthésie, antalgiques, médicaments gastro-intestinaux, antiasthmatiques ou encore produits de soins critiques. À cela s’ajoute une gamme galénique plus large qu’on ne l’imagine souvent: comprimés, gélules, formes liquides, mais aussi certaines préparations stériles, poches pour perfusion, solutions d’hémodialyse, ampoules, sprays nasaux et solutions de réhydratation orale. Elle indique également que même le lait pour nourrissons fait l’objet d’une production locale, à échelle limitée. Bref, le médicament local n’est plus seulement une roue de secours: il commence à occuper un vrai territoire industriel.
La Dre Abi Karam souligne que le Liban produit aujourd’hui «à peu près tous les médicaments nécessaires», à l’exception des segments les plus lourds ou spécialisés. «Il y a une production de tous les médicaments, sauf les produits d’oncologie, d’immunothérapie et les biosimilaires», précise-t-elle. Elle ajoute toutefois que, pour certains biosimilaires comme pour les gouttes ophtalmiques, «il s’agit surtout de packaging fait au Liban».
Elle précise également que «trois laboratoires produisent désormais des injectables sous forme de poches pour perfusion», notamment des antibiotiques, des antiparasitaires et du paracétamol. Une évolution qui illustre la montée en gamme d’un secteur longtemps resté dans l’ombre.
Cette montée en puissance ne date pas d’hier. Présentée par le ministère de la Santé comme la première entreprise pharmaceutique nationale du Liban, Mephico a été fondée à Beyrouth en 1956 par un groupe de pharmaciens, avant de transférer son activité en 1962 vers son usine de Jamhour. En 1965, elle a commencé à produire sous licence pour de grands groupes, balisant ainsi les débuts d’une industrie locale longtemps restée en retrait.




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