Au Liban, le mensonge n’est pas une dérive, il est structurel. Ce texte analyse le «vrai-faux» comme dispositif de pouvoir qui altère la parole publique, anesthésie la pensée et fabrique une résignation collective. Une réflexion sur l’éthique de l’énonciation, entre vérité partielle, responsabilité du dire et dignité du sujet.
Un pays reconnait son malheur au son même des phrases prononcées. Au Liban, le discours politique a souvent pris l’allure d’une scène où l’on joue à dire sans dire, à promettre en se réservant une échappatoire, à proférer une parole que l’on sait illusoire, à produire du vraisemblable comme on produit du brouillard. Ce «vrai-faux» n’est pas seulement un mensonge qui se répète. Il est un style de gouvernement, une manière d’occuper la parole publique en la vidant de sa responsabilité. Ce qui inquiète davantage encore, c’est la docilité collective qui finit par l’accepter. Médias, intellectuels, citoyens ordinaires s’habituent à l’imposture comme on s’habitue à la pénurie d’électricité ou d’eau, on proteste puis l’on se contente, et l’on appelle réalisme ce qui est parfois résignation.
Le mensonge n’est pas, dans ce cas, un accident. Il révèle un style, une manœuvre presque une nouvelle lexicologie. Il ne s’agit pas seulement de promettre puis de décevoir, mais d’installer un régime de parole où l’énoncé s’habille de vérité tout en étant construit pour la contourner. Le citoyen en vient parfois à reconnaître la manipulation, parfois à la dénoncer, et pourtant finit par s’y plier. La banalisation du mensonge est grave, ce moment où l’on cesse de s’étonner et où la conscience s’habitue à l’inacceptable comme à un bruit de fond. Le mensonge cesse alors d’être un acte, il devient un milieu culturel ambiant.
Cette acclimatation n’épargne aucun champ. Dans celui du soin, par exemple, on admet volontiers que des soignants taisent une information «pour protéger» le patient, comme si la vérité, en elle-même, était une substance toxique qu’il faudrait doser. La même logique se rencontre ailleurs, sous des formes plus sophistiquées. Dans l’économie comme en politique, les discours d’expertise neutralisent l’angoisse en la maquillant en rationalité, transforment l’incertitude en récit maîtrisé.
Depuis S. Freud, la psychanalyse a déplacé la vérité hors de la simple compréhension morale. Elle l’a reconduite vers un entendement plus dérangeant. « Dire la vérité » ne signifie pas seulement transmettre une occurrence. Cela engage une position subjective, une adresse, une éthique, cela impose de reconnaître que la vérité ne se donne jamais entière, puisqu’elle émane d’un sujet divisé. Lacan l’a formulé de façon décisive. La vérité ne se dit qu’à moitié, comme un mi-dire, parce que le langage lui-même est un lieu de manque, de détour, de ratage fécond. La question n’est donc pas de choisir entre vérité pure et mensonge impur, mais de comprendre ce que nous faisons lorsque nous parlons, et ce que nous faisons à l’autre lorsque nous prétendons parler vrai.
Ce que Freud a découvert, c’est l’impossibilité de réduire la vérité à une transparence. L’inconscient introduit une fissure dans l’idée même d’un sujet maître de ses pensées. On peut vouloir dire vrai, et pourtant parler contre soi. On peut croire être sincère, et pourtant arranger la scène, déplacer l’accent, effacer un détail, sauver une image. La vérité, chez Freud, n’est pas une propriété des mots. Elle est une dynamique, une tension entre le désir et ce qui le contrarie.
Cette conception a deux conséquences éthiques majeures. La première est qu’une culture ne peut pas exiger du sujet une vérité totale, sans produire de la violence. La deuxième est qu’une culture qui tolère le mensonge systématique fabrique un autre type de violence, plus insidieuse, celle qui consiste à priver le sujet de sa propre expérience, à le déposséder de la possibilité de reconnaître ce qu’il ressent et pense. Le vrai-faux en politique, lorsqu’il devient structurel, ne trompe pas seulement sur les faits. Il altère la capacité de penser. Il impose une lassitude, une forme de résignation, un cynisme appris. Le sujet se protège en cessant d’y croire, mais il se condamne aussi à vivre dans un monde où la parole publique n’engage plus rien.
En clinique psychanalytique, Freud découvre une résistance au travail thérapeutique, non comme émanant d’une mauvaise volonté, mais comme d’une fonction protectrice, car toute vérité a besoin d’un temps, elle suppose un travail psychique préalable. L’éthique freudienne ne consiste pas à dire tout, mais à ne pas faire du mensonge un destin, à créer les conditions d’une élaboration progressive puisqu’une vérité dite trop tôt peut détruire ce qu’elle prétend sauver.
Avec Lacan, la vérité se déplace encore. Elle n’est pas seulement difficile à atteindre. Elle est structurellement partielle, parce que le langage lui-même est fait de manque. Le sujet parle à partir d’un lieu qui n’est jamais unifié. Il s’exprime et il se trahit. Il veut signifier et il échappe. Le mi-dire n’est pas une concession à la faiblesse humaine. Il est la marque que la vérité n’est pas un bloc à transporter, mais un événement qui se produit dans une adresse.
Cette perspective permet de distinguer deux usages du vrai. Il y a une parole qui accepte sa limite, qui assume de ne pas tout maîtriser, qui ouvre un espace au sujet. Il y a aussi une parole qui se présente comme certaine, qui promet une cohérence totale, qui neutralise la contradiction. La politique du vrai-faux appartient souvent à ce second régime. Elle occupe la place du maître, non parce qu’elle dit vrai, mais parce qu’elle s’arroge le droit de définir ce qui comptera comme vrai. Elle impose une scénographie théâtrale, et demande au citoyen d’y prendre place.
L’éthique lacanienne n’exige pas la vérité comme totalité, elle exige une responsabilité de l’énonciation. Parler vrai, dans ce cadre, signifie renoncer à jouir de la domination que procure le fait de «savoir pour l’autre». Dans la vie publique comme dans le soin, c’est précisément cette jouissance-là qui menace. Le mensonge ne sert pas seulement à cacher, il sert à tenir l’autre, à l’orienter, à retenir son sens critique, à l’enrôler, voire à le mettre sous emprise.
Dans le champ politique, au Liban et ailleurs, cette distinction est décisive. Le vrai-faux n’est pas uniquement un défaut de sincérité. Il relève d’un dispositif de pouvoir. Il promet une vérité totale, une solution complète, une figure salvatrice, tout en opérant une confiscation du sens. Il installe le citoyen dans une position d’enfant à qui l’on raconte une histoire pour calmer son angoisse. Lacan, lorsqu’il décrit le discours du maître, montre comment la parole peut produire de l’obéissance en se présentant comme évidence. Le mensonge, ici, n’est pas l’opposé de la vérité. Il est une manière de gérer la réalité à la place des sujets, de leur éviter la conflictualité créative, de leur retirer la part d’inconfort qui fait pourtant la dignité d’une communauté politique. Le point éthique surgit alors avec force. Une parole publique devrait reconnaître sa limite, son incertitude, son coût. Lorsqu’elle s’érige en exactitude, elle abolit la place du sujet. Elle devient un instrument de soumission, même quand le citoyen croit s’en accommoder librement, par exemple, en tombant dans le piège des explications du genre «ils sont en dehors de la réalité», alors qu’« ils » sont conscients de leur visée manipulatrice.
D. Winnicott offre un éclairage précieux sur cette soumission. Il décrit le faux-self comme une organisation où le sujet se conforme à l’attente de l’environnement, jusqu’à ne plus savoir ce qu’il désire réellement. À l’échelle collective, un monde saturé de vrai-faux fabrique des faux-self sociaux. On y apprend à parler « comme il faut », à feindre l’indignation, à se rassurer par des récits, à manier le soupçon comme une posture. La parole cesse d’être un lieu de vérité subjective. Elle devient un vêtement, voire une armure. On l’appelle parfois le «politiquement correct».
L’éthique, dans une telle situation, ne se réduit pas à réclamer «plus de transparence». Une injonction à la transparence peut être, elle aussi, tyrannique, surtout lorsqu’elle se déploie sans cadre, sans rythme, sans respect du psychisme. L’éthique consisterait plutôt à restaurer des conditions de parole où le sujet peut supporter le doute, où l’on peut dire «je ne sais pas», «peut-être», où une contradiction n’est pas immédiatement traitée comme une faute. Cela vaut pour l’espace politique, mais aussi pour l’espace médiatique qui, lorsqu’il renonce à sa fonction de mise en forme du réel au profit du commentaire cynique, contribue malgré lui, à ce régime de faux-self collectif.




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