À l’occasion de la Journée mondiale des mobilités et de l’accessibilité, le constat est sévère: au Liban, se déplacer reste trop souvent un privilège. Dans un pays épuisé par les crises, la guerre, la corruption, la pollution et l’anarchie urbaine, les personnes en situation de handicap subissent une double peine: leur vulnérabilité propre, et celle d’un État qui ne leur ouvre pas toujours la porte.
Il y a des journées mondiales qui passent comme des slogans. Et puis il y a celles qui, dans certains pays, ressemblent à une gifle. Celle du 30 avril en fait partie. Au Liban, elle ne célèbre pas une avancée. Elle met à nu une réalité: la mobilité reste, pour des milliers de citoyens, un parcours d’obstacles.
Ici, la question dépasse largement le fauteuil roulant. Peut-on sortir de chez soi, traverser une rue, entrer dans une administration, aller à l’école, à l’hôpital, voter, travailler ou se réfugier en cas de bombardement sans dépendre d’un bras, d’un voisin, d’un parent ou d’un inconnu?
Dans un pays où même le citoyen valide peine à circuler, l’inaccessibilité devient une exclusion systémique. Le Liban est ce pays où l’interdiction de fumer dans les lieux fermés existe dans les textes, mais n’est pas appliquée dans la réalité; où la pollution, le bruit, l’occupation sauvage de l’espace public, les trottoirs défoncés et les bâtiments inadaptés composent le décor quotidien. Un pays où le citoyen vulnérable est parfois littéralement abandonné au pied de l’escalier.
Des lois, mais pas de passage
Le Liban n’est pas un désert juridique. C’est même l’un de ses paradoxes les plus cruels: les textes existent. La loi 220/2000 reconnaît depuis plus de vingt ans des droits aux personnes handicapées, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’emploi, du transport et du logement. Mais comme souvent au Liban, la loi descend difficilement dans la rue.
Le constat est ancien, visible et presque banal à force d’être ignoré: des trottoirs impraticables, des entrées sans rampe, des étages inaccessibles, des bâtiments publics ou privés qui excluent dès le seuil. Au Liban, l’obstacle n’est pas seulement social ou administratif; il est souvent en béton, en marche d’escalier, en bordure trop haute, en ascenseur absent ou en porte trop étroite.
Claudine Abdul Massih Longo, architecte libanaise, enseignante à l’école d’architecture de l’ESIB-USJ et membre de la Lebanon Mountain Trail Association, rappelle que le problème n’est pas l’absence totale d’outils. Les normes existent, les références techniques aussi, tout comme un Guide de l’accessibilité publié par l’Ordre des ingénieurs et architectes de Beyrouth, auquel elle a contribué. Mais ce cadre reste trop souvent théorique. Ce qui manque surtout, selon elle, c’est «la sensibilisation» et «un contrôle strict» de la part de l’État.
Le problème n’est donc pas seulement l’absence de règles. C’est leur non-application: la rampe qui manque, l’ascenseur qui ne fonctionne pas, le trottoir éventré, la voiture garée sur le passage, le bureau public inaccessible, l’école qui n’a pas prévu, le bureau de vote situé à l’étage. La ville dit alors à certains citoyens: vous êtes théoriquement égaux, mais pratiquement empêchés.
Selon les données avancées dans le cadre de la stratégie nationale 2026-2030 pour les droits et l’inclusion des personnes handicapées, les personnes en situation de handicap représenteraient environ 10% de la population au Liban, soit plus de 400.000 personnes. Début 2023, environ 120.000 personnes disposaient d’une carte personnelle de handicap délivrée par le ministère des Affaires sociales. Une part importante des personnes concernées reste donc encore en dehors du radar administratif.
Une ville qui fabrique du handicap
La grande erreur, insiste Claudine Longo, serait de réduire l’accessibilité au seul fauteuil roulant. Le handicap concerne aussi les enfants, les personnes âgées, les personnes de petite taille, les blessés temporaires, les femmes enceintes, les parents avec poussette, ou encore celui qui se casse une jambe et doit, pendant plusieurs mois, se déplacer avec une aide.
C’est là que le sujet devient universel. «On est vraiment tous handicapés dans cet espace public», résume-t-elle. La formule est dure, mais elle dit l’essentiel: dans une ville mal conçue, chacun peut devenir vulnérable.
Le trottoir libanais en est l’exemple le plus quotidien. Trop haut, cassé, interrompu, occupé ou inexistant, il oblige parfois les personnes âgées, les enfants ou les personnes à mobilité réduite à marcher sur la chaussée. Là où le trottoir devrait protéger, il expose. Là où il devrait faciliter, il entrave.
Le Guide de l’accessibilité rappelle pourtant des principes simples: un cheminement continu, libre d’obstacles, des largeurs suffisantes, des pentes maîtrisées, des rampes correctement conçues, des sols stables et non glissants, des signalisations visuelles, tactiles ou sonores. Rien d’utopique. Rien d’inaccessible. Mais, comme le rappelle l’architecte, «on ne peut pas faire n’importe quelle rampe, n’importe quelle pente». L’accessibilité n’est pas un bricolage: c’est une compétence.
Le poids du bâti ancien, mais pas l’alibi permanent
La comparaison avec d’autres pays doit être nuancée. Le Liban n’est pas seul à buter sur son parc ancien. Même Paris, souvent citée en référence, reste imparfaite, notamment dans son métro, dont toutes les stations ne sont pas accessibles. À l’inverse, Tokyo offre, selon Claudine Longo, un modèle beaucoup plus abouti, avec des transports publics largement accessibles, des trottoirs aménagés et des marquages au sol pour les personnes non voyantes.
Beyrouth, elle, cumule plusieurs contraintes. La ville est bâtie sur des collines, avec de nombreux dénivelés. Ses escaliers historiques, hérités du développement urbain du XIXe et du début du XXe siècle, relient encore des quartiers entiers. Mais pour les personnes à mobilité réduite, ces escaliers ne relient pas: ils coupent.
À cela s’ajoutent les petites parcelles, le bâti ancien, les cages d’escalier étroites, le manque d’espace pour installer une rampe ou un ascenseur adapté. Tout ne peut pas être corrigé du jour au lendemain. Mais cette difficulté réelle ne peut pas servir d’alibi permanent. Elle ne justifie pas l’absence de contrôle dans les constructions récentes. Elle n’excuse pas les bâtiments publics inaccessibles, les écoles impraticables ou les administrations fermées de fait à une partie des citoyens.
Quand la guerre aggrave l’injustice
En temps normal, l’inaccessibilité exclut. En temps de guerre, elle peut mettre en danger.
Avec les déplacements liés aux bombardements, la question devient plus brutale encore: comment évacuer, se réfugier, se soigner ou simplement vivre dans un centre d’accueil quand les bâtiments ne sont pas adaptés? Certains déplacés en situation de handicap se retrouvent privés de leurs repères, de leurs équipements, parfois de leurs médicaments ou de leurs documents médicaux.
Claudine Longo le souligne prudemment: elle n’est pas spécialiste de l’évacuation de masse, mais un bâtiment et un espace public respectueux des normes peuvent rendre les évacuations et les déplacements beaucoup plus efficaces. En temps de guerre, l’accessibilité cesse donc d’être une question de confort. Elle devient une question de sécurité.
Des centres ont été désignés pour accueillir les personnes à besoins spécifiques. C’est nécessaire. Mais c’est aussi révélateur: dans un pays réellement accessible, il ne faudrait pas chercher quelques lieux adaptés en pleine crise. Les écoles, les administrations, les centres d’accueil et les bâtiments publics devraient déjà pouvoir recevoir tout le monde.
Santé, aides et limites
L’accessibilité ne s’arrête pas à la rue. Elle concerne aussi les soins.
Sur le papier, les détenteurs d’une carte de handicap bénéficient d’une couverture médicale. Le ministère de la Santé publique a d’ailleurs rappelé aux hôpitaux publics et privés l’obligation de couvrir les frais médicaux des patients détenteurs d’une carte de handicap délivrée par le ministère des Affaires sociales. Mais là encore, le rappel lui-même dit quelque chose: quand un droit doit être rappelé, c’est souvent qu’il n’est pas toujours respecté.
Il existe également une allocation nationale pour le handicap, lancée avec l’appui de partenaires internationaux, qui prévoit une aide mensuelle pour plus de 20.000 personnes concernées. C’est un soutien réel. Mais il reste modeste face au coût du handicap dans un pays où les soins, les médicaments, les équipements, les déplacements, la rééducation, l’accompagnement et les transports pèsent lourdement sur les familles.
Dans ce paysage, certains lieux portent une mémoire et une mission. Beit Chabeb, devenu dès la guerre du Liban un centre d’aide aux jeunes survivants handicapés par le conflit, continue d’incarner cette longue histoire libanaise du handicap lié aux guerres. Le pays sait soigner certaines blessures que ses crises produisent. Mais il peine encore à construire l’espace public qui permettrait aux blessés, anciens ou nouveaux, de vivre pleinement.
Le travail mené notamment dans des espaces universitaires comme l’Institut Issam Fares de l’AUB rappelle aussi que l’accès aux soins, à la protection sociale et aux services essentiels reste profondément inégal, notamment dans les régions périphériques, les zones rurales, les milieux précaires ou les situations de déplacement.
Des îlots, pas encore une politique
Il serait injuste de dire que rien n’existe. Des initiatives montrent qu’un autre Liban est possible.
À l’AUB, l’Accessible Education Office travaille à lever les barrières à l’apprentissage par des aménagements raisonnables, des technologies d’assistance et un accompagnement des étudiants, des enseignants et du personnel. L’initiative ABLE vise aussi à renforcer l’accessibilité numérique, les services et les espaces d’apprentissage.
Même dans l’espace urbain, des exemples existent. La réhabilitation de la rue Jeanne d’Arc, à Hamra, a montré qu’une rue pouvait être pensée autrement: trottoirs plus larges, passages plus sûrs, mobilier urbain, éclairage, signalétique, meilleure circulation piétonne. Une rue où la personne en fauteuil, la personne âgée, le parent avec poussette, le piéton malvoyant et le marcheur ordinaire trouvent davantage leur place.
Claudine Longo cite aussi le centre-ville de Beyrouth, où Solidere a imposé davantage de normes d’accessibilité dans les espaces publics et privés. Les grands centres commerciaux, certains supermarchés et les hôpitaux respectent également mieux ces exigences, en raison de budgets plus importants et d’un contrôle plus présent. Mais ailleurs, le respect reste inégal, notamment dans les restaurants, les petits immeubles, les écoles et de nombreux bâtiments anciens.
Elle mentionne aussi une initiative moins connue, mais très parlante: celle de la Lebanon Mountain Trail Association, qui a mis à disposition des fauteuils tout-terrain dans plusieurs réserves naturelles du pays. Accompagnées par des guides formés, des personnes handicapées peuvent ainsi accéder à des sentiers et découvrir des espaces qu’elles n’auraient jamais imaginé pouvoir parcourir.
Ces exemples prouvent que le problème n’est pas technique. On sait faire. On sait adapter. On sait concevoir. Mais ces réussites restent des exceptions, non une politique nationale.
La technologie, une autre rampe
L’avenir de l’accessibilité ne passe pas seulement par le béton, les rampes et les ascenseurs. Il passe aussi par la technologie.
Dans le Guide de l’accessibilité auquel elle a collaboré, Claudine Longo insiste sur le rôle de la domotique: commandes automatisées, dispositifs intelligents, accès simplifié aux services, outils numériques. Plus l’espace devient intelligent, plus il peut devenir viable pour les personnes handicapées.
Cette logique pourrait aussi s’appliquer à la citoyenneté. Pour les bureaux de vote, elle évoque des solutions alternatives lorsque l’accès physique est impossible: envoi d’un agent de l’État, dispositif informatique sécurisé, vote à distance pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer. L’idée est simple: quand l’espace empêche l’accès au droit, il faut trouver un autre chemin.
Le droit de vote ne devrait jamais dépendre d’un escalier.
Ailleurs, l’accessibilité n’est plus une faveur
Dans les pays où l’État fonctionne, l’accessibilité n’est plus une faveur laissée à la bonne volonté d’un propriétaire, d’un promoteur ou d’un responsable local. Elle est intégrée aux normes de construction, aux transports, aux bâtiments publics, aux commerces, aux écoles et aux services.
Aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni ou dans les pays scandinaves, les obligations restent imparfaites, mais elles existent, se contrôlent et structurent la conception même des espaces. Au Japon, notamment à Tokyo, l’accessibilité des transports et de l’espace public atteint un niveau beaucoup plus abouti que dans de nombreuses capitales européennes.
Même dans le monde arabe, certains pays du Golfe ont davantage intégré ces normes dans leurs nouveaux aéroports, centres commerciaux, quartiers modernes et bâtiments publics. Le Liban, lui, continue trop souvent à improviser: une planche pour remplacer une rampe, deux bras pour porter un fauteuil, un rez-de-chaussée aménagé à la hâte, une promesse à la place d’une politique.
Le pays au pied de l’escalier
Au fond, le diagnostic est simple: les lois existent, les normes existent, les guides existent, les exemples existent. Ce qui manque, c’est le contrôle, l’application, la sanction, la continuité, la volonté politique et, parfois, la considération.
Les permis de construire peuvent être durcis, mais cela ne suffira pas sans vérification. Les places réservées peuvent être dessinées, mais cela ne sert à rien si n’importe qui s’y gare parce qu’elles sont proches de l’entrée. Les rampes peuvent être exigées, mais encore faut-il qu’elles soient correctement conçues. Les centres d’accueil peuvent être désignés, mais encore faut-il qu’ils accueillent réellement.
Au Liban, le handicap n’est pas seulement dans les corps. Il est aussi dans la ville, les trottoirs, les administrations, les transports, les urgences, les budgets absents et les lois inappliquées.
En cette Journée mondiale des mobilités et de l’accessibilité, le constat est sévère: le pays reste loin du compte. Il dispose de textes, d’initiatives, d’associations actives, de professionnels engagés et d’un savoir-faire local. Mais il lui manque encore l’essentiel: transformer le droit en passage, la loi en rampe, la stratégie en trottoir.
Une société ne se juge pas seulement à ses discours. Elle se juge à ses portes, à ses escaliers, à ses hôpitaux, à ses abris, à ses bureaux de vote. À la façon dont elle permet aux plus fragiles non pas d’être portés, mais d’avancer par eux-mêmes.
Et au Liban, trop souvent encore, le pays reste au pied de l’escalier.




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