Le 26 avril, un petit drone fonce sur un groupe de soldats israéliens rassemblés près d’un char, dans les collines du sud du Liban. Quelques secondes plus tard, l’explosion. Un militaire est tué, cinq autres blessés. Alors qu’un hélicoptère vient évacuer les victimes, un second drone apparaît dans le ciel, filme la scène puis plonge à son tour vers les soldats. L’appareil manque l’hélicoptère de peu.
Ce type d’attaque «double», mêlant frappe et captation vidéo, menée dimanche par le Hezbollah, rappelle directement les tactiques utilisées sur le front ukrainien. Une nouvelle menace inquiète sérieusement Israël: les drones FPV («first-person-view»), ces appareils explosifs bon marché et extrêmement précis popularisés par la guerre en Ukraine.
Depuis plusieurs semaines, ces drones se multiplient au-dessus du Liban-Sud. Jeudi encore, l’armée israélienne a annoncé la mort d’un soldat dans une attaque similaire. Quelques jours auparavant, un civil israélien opérant un excavateur pour l’armée avait également été tué par un drone ayant frappé son véhicule.
Que sont les drones FPV et pourquoi représentent-ils désormais un défi sécuritaire majeur pour Israël?
Des drones bon marché aux effets redoutables
Un rapport du Wall Street Journal (WSJ) indique que, contrairement aux drones militaires classiques, les FPV sont de petits appareils souvent dérivés de modèles civils. Pilotés à distance par des opérateurs portant des lunettes immersives reliées à la caméra embarquée du drone, ils permettent une précision redoutable. Leur coût est dérisoire comparé aux missiles ou aux systèmes antichars traditionnels: quelques centaines de dollars suffisent parfois pour détruire un blindé ou frapper un groupe de soldats.
Ces dernières semaines, la formation pro-iranienne a diffusé des dizaines de vidéos montrant des drones frappant chars, bulldozers militaires et positions israéliennes. Elles rappellent des séquences de guerre ukrainiennes publiées sur Telegram.
Mais ce qui inquiète surtout les responsables israéliens, c’est la rapidité avec laquelle le Hezbollah semble avoir assimilé ces tactiques.
Une technologie héritée du front ukrainien
Pour plusieurs experts interrogés par le journal américain, ces vidéos montrent une montée en compétence évidente des opérateurs du Hezbollah.
Samuel Bendett, conseiller au sein du programme d’études russes du centre de réflexion américain CNA, estime ainsi que la propagation de cette technologie était prévisible.
«Nous ne devrions pas être surpris, après plus de quatre années de guerre en Ukraine, de voir cette technologie se répandre», explique-t-il. «Nous savons que l’Iran surveille l’utilisation des drones dans la guerre en Ukraine. Nous savons également que l’Iran entretient une coopération militaire avec la Russie.»
Selon le WSJ, les soldats ukrainiens ont été parmi les premiers, dès 2022, à transformer des drones commerciaux en armes explosives capables de frapper directement les positions russes. Depuis, ces appareils sont devenus omniprésents sur le champ de bataille, au point de représenter aujourd’hui une part majeure des pertes sur le front.
Les drones à fibre optique, nouvelle inquiétude israélienne
L’une des principales inquiétudes concerne désormais les drones FPV guidés par fibre optique. Contrairement aux modèles classiques, ces appareils ne dépendent pas d’un signal radio susceptible d’être brouillé électroniquement. Reliés physiquement à leur opérateur par un câble extrêmement fin déroulé pendant le vol, ils échappent largement aux systèmes de guerre électronique actuels.
Cette technologie, développée par la Russie à partir de 2024 sur le front ukrainien, commence aujourd’hui à apparaître dans l’arsenal du Hezbollah, selon plusieurs analystes cités par le journal.
«La fibre optique est ce qu’il y a de pire. Il n’existe actuellement aucun moyen réellement efficace de contrer cette menace», avertit Iaroslav Kalinin, ancien officier ukrainien et directeur de l’entreprise spécialisée en guerre électronique Infozahyst.
Selon lui, même l’Ukraine, pourtant confrontée depuis des années à ce type de drones, peine encore à trouver des solutions efficaces. Les armées utilisent désormais des filets de protection, des capteurs acoustiques et des obstacles improvisés pour tenter d’intercepter les appareils avant l’impact.
Au Liban-Sud, les soldats israéliens semblent désormais adopter des méthodes similaires. Des réservistes interrogés par le WSJ racontent que leurs unités couvrent positions et véhicules avec des filets destinés à piéger les drones. Lorsqu’une alerte est donnée, les militaires sont contraints de se réfugier immédiatement à l’intérieur des bâtiments ou des blindés.
Un réserviste israélien affirme que son unité reçoit «au moins dix alertes par jour» concernant des drones FPV, dans sa zone d’opération. Plus les troupes avanceraient à l’intérieur du territoire libanais, plus ces attaques deviendraient fréquentes.
Israël aurait sous-estimé la menace
L’ancien ministre ukrainien de la Défense, Oleksii Reznikov, affirme même que Kiev avait tenté d’alerter Israël sur cette évolution.
«Malheureusement, nos avertissements n’ont pas été pris en compte», déplore-t-il. «Depuis le 7 octobre 2023, et jusqu’à aujourd’hui, Israël fait face à une application agressive de l’expérience militaire dérivée de la Russie à travers des relais iraniens.»
En Israël, les critiques se multiplient justement contre le gouvernement et l’armée, accusés d’avoir sous-estimé cette menace malgré les enseignements tirés du conflit ukrainien. Pendant des années, l’industrie militaire israélienne s’est surtout concentrée sur les roquettes, les missiles balistiques et les systèmes d’interception sophistiqués comme le Dôme de fer. Les drones FPV, eux, seraient restés relativement négligés.
Face à la multiplication des attaques, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a récemment annoncé le lancement d’un projet spécial destiné à contrer cette menace. «J’ai donné il y a quelques semaines des instructions pour un projet spécial visant à détruire la menace des drones», a-t-il déclaré. «Cela prendra du temps, mais nous viendrons aussi à bout de cela.»
Mais le défi technologique semble particulièrement complexe.
Une transformation durable de la guerre moderne
Au-delà du front libanais, il semble qu’une transformation s’installe dans les tactiques de la guerre moderne. Longtemps réservées aux armées disposant de capacités industrielles lourdes, certaines technologies militaires deviennent aujourd’hui accessibles à des groupes armés capables de produire ou d’assembler eux-mêmes des armes à faible coût.
«Les FPV sont la nouvelle réalité», résume Kalinin. «Cette technologie est facile à apprendre, facile à produire, même de manière artisanale… et ce n’est que le début de ce processus. Malheureusement, la sécurité mondiale ne sera plus jamais la même.»



Commentaires