Juifs et chrétiens du Levant (1/2)
©Ici Beyrouth

Dans son ouvrage Judéité et Chrétienté, le père Paul Saadé s’interroge sur les causes d’une rupture au sein de ce qui semblait appelé à demeurer uni, tant dans l’histoire que dans le destin. Il nous parle alors de cette première rupture causée par la doctrine de la substitution.

Iqoro de Lévnon métihév léh. La gloire du Liban lui est donnée. (Isaïe 35, 2).

Alors que les armoiries de l’Église maronite arborent ce verset de l’Ancien Testament, et que l’hébreu et le syriaque constituent des langues sœurs, une ligne de fracture artificielle est venue séparer ces deux traditions enracinées dans un même Levant méditerranéen et judéo-chrétien.

Depuis l’un des ouvrages les plus représentatifs de l’art chrétien, le Codex Rabulensis, évangéliaire maronite de l’an 586, et jusqu’aux fresques des églises médiévales du Mont-Liban, l’iconographie témoigne d’une complémentarité entre traditions chrétienne et vétérotestamentaire. Les folios des manuscrits, à l’instar des absides des églises, réservent leur registre supérieur aux scènes de l’Ancien Testament, surplombant des représentations des épisodes des évangiles.

L’histoire officielle et sélective du Grand Liban n’a retenu du Collège maronite de Rome – fondé en 1584 – que la contribution de ses savants à l’enseignement de la langue arabe, alors même qu’ils furent également d’éminents professeurs de syriaque et d’hébreu.

 

L’Ancien Testament

Les traditions juive et maronite sont intimement liées depuis leurs origines, jusque dans la genèse même de l’existence. Les deux Testaments s’ouvrent sur le temps du Brichit, le commencement. Dans le judaïsme, le livre de la Genèse énonce : Berechit bara Elohim ét ha-chamaïm vé ét ha-arets (« Au commencement, Dieu a créé le ciel et la terre »). Chez les maronites, l’Évangile selon saint Jean proclame : Brichit itawo Melto (« Au commencement était le Verbe »).

La messe maronite s’organise en deux parties. La première célèbre le Verbe qui est rompu (Qosé l’Melto), proclamant la parole du Seigneur ; la seconde voit le pain rompu (Qosé l’lahmo), conduisant à la consécration eucharistique. Chacune de ces deux parties s’ouvre avec les chants des psaumes - Mizmor en hébreu et Mazmouro en syriaque. La première partie débute par le verset (Ps 5, 7) : « Je viens à ta maison, Seigneur, je me prosterne dans ton saint temple » ; la seconde par le verset (Ps 43, 4), suivi du psaume (Ps 5, 8-9) : « Je m’avance vers l’autel de Dieu, vers Dieu qui réjouit ma jeunesse. »

 

Hymnes maronites

Alors que, depuis 1955, la loi libanaise interdit l’emploi du nom d’Israël – remplacé par les expressions « Palestine occupée » ou « ennemi sioniste » –, les hymnes maronites, quant à eux, continuent de le porter en honneur.

L’hymne entonné le dimanche des Rameaux à travers tout le Liban exalte le Christ, fils de David et roi d’Israël. Reprenant les Évangiles selon saint Jean et saint Matthieu le peuple chante :

Ouchaano la bréh d’Dawid 

Ouchaano l’malko d’Isroël

Hosanna au fils de David (Mt 21, 9)

Hosanna au roi d’Israël (Jn 12, 13)

L’hymne qui accompagne l’entrée du patriarche ou de l’évêque dans l’église rend, quant à elle, hommage à Jérusalem et à Sion, selon le psaume (147, 12) :

Chavah Ourichlem l’Moryo

Chavah l’Aloékh Séhion

Glorifie le Seigneur, ô Jérusalem

Célèbre ton Dieu, ô Sion

 

Judéité et Chrétienté

Dans son ouvrage Judéité et Chrétienté, le père Paul Saadé s’interroge sur les causes d’une rupture au sein de ce qui semblait appelé à demeurer uni, tant dans l’histoire que dans le destin. Leur histoire commune est inscrite dans la Bible, affirme-t-il. Par leurs diasporas, ces Levantins – chrétiens et juifs – ont fait de l’Europe une extension d’eux-mêmes, conférant à leurs pays d’origine un caractère d’exception en Orient.

Leur similitude linguistique, historique et spirituelle fut remarquablement mise en lumière par le patriarche maronite Antonios Arida, le 21 avril 1937, à la synagogue Magen Avraham de Beyrouth. « Notre père est leur père », avait-il proclamé.

Leurs convergences linguistiques ne se limitent pas à une origine commune : elles se sont enrichies de substrats cananéens dans le syriaque des maronites et d’influences araméennes dans la langue hébraïque.

Sur le plan de la foi, le judaïsme a osé appeler Dieu « Père », donnant naissance à l’une des prières les plus élevées du christianisme. Le Avinou Malkainou trouve son équivalent maronite dans le Avoun Malkan (« Notre Père, notre Roi »). Par ailleurs, Élohim créa l’homme à son image, lui conférant une dignité transcendantale qui fonde la doctrine sociale de l’Église.

Dans le domaine spirituel, le judaïsme a transmis au christianisme l’art du questionnement. Par ses notions d’attente, de promesse et de révélation, il a nourri l’espérance, au cœur de la foi chrétienne. C’est dans cette confiance que se rejoignent les principes de la révélation chez les juifs et du dévoilement pour les chrétiens. Et pourtant, quelque chose s’était brisé.

 

La première rupture

Selon Paul Saadé, l’Église, dans son universalité, en vint à penser qu’elle n’avait plus besoin du judaïsme. Le christianisme triomphant se passa ainsi des juifs et s’imagina doté d’un fondement autonome. L’auteur voit dans la doctrine de la substitution l’origine de la fracture entre la judéité et la chrétienté. Ses prémices apparaissent dès les IIᵉ-IIIᵉ siècles avec Ignace d’Antioche et Origène, avant de se structurer aux IVᵉ-Vᵉ siècles.

Une telle conception contredit pourtant les fondements mêmes du christianisme. Elle s’oppose à l’enseignement de saint Paul : « Ce n’est pas toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte » (Rm 11,18). Pour Paul Saadé, la greffe s’effectue sur la tradition biblique, « l’arbre du peuple juif ». Ainsi saint Paul avertit les chrétiens greffés de ne pas se montrer arrogants envers les branches naturelles (le peuple juif). Il n’existe, selon cette perspective, qu'un seul arbre, témoignant d’une continuité dans le dessein divin ; l’Église demeure unie à ses racines juives.

À partir des années 1780, l’Église catholique rejeta progressivement l’antisémitisme ; et en 1791, les juifs furent reconnus en France. Toutefois, la prise de conscience décisive ne survint qu’à la suite de la Shoah. Ce n’est que dans les années 1960, avec le concile Vatican II, que le peuple juif cessa d’être considéré comme déicide, notamment à travers Dei Verbum et Nostra Aetate (1965).

Il convient aujourd’hui de recréer au Levant, « La Juste Parole », initiative née en Europe en 1935 en réponse au journal antisémite La Libre Parole. Le Levant a besoin de ses justes - Zadiqé en syriaque, Tsadiqim en hébreu.

 

 

 

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