Le Liban revit les mêmes péripéties qu’il a jadis connues dès qu’il devait trancher sur des enjeux et des choix qui remettaient en cause son existence en tant qu’État indépendant. Le paradoxe est celui d’un État interdit d’exercer sa souveraineté et soumis aux aléas d’une souveraineté limitée pour ne pas dire carrément neutralisée. Le Liban était tenu de choisir entre la guerre civile et l’exercice de sa souveraineté. La généalogie remonte à la crise de légitimité endémique qui a caractérisé les diverses étapes du Liban contemporain. Les cas emblématiques étaient ceux de la politique étrangère et de la politique de défense. Dans ces domaines, il était forcé à des concessions portant sur le multilatéralisme et les choix sécuritaires et stratégiques qui se rapportaient plus particulièrement aux guerres froides dans le monde arabe et à l’instrumentation de la question palestinienne par les politiques de puissance régionale et internationale ainsi que par les mouvances de la gauche.
Les prérogatives constitutionnelles devaient se plier aux contraintes politiques sous peine de remettre en question la paix civile dans le pays. Paradoxalement, l’événement politique devait se soustraire aux stipulations de la constitution et se remettre aux rapports de force sans aucune autre forme de procès. Les débats parlementaires, les procédures constitutionnelles et juridiques, ou même l'arbitrage, ne sont pas envisagés pour éviter les dérapages sécuritaires et la polarisation. On est brutalement renvoyé aux rapports de force et aux avatars de la guerre civile et de ses formes dérivées.
Depuis soixante-dix ans, les conflits ouverts, en se nourrissant de tous les événements qui ont marqué l'actualité politique régionale, ont maintenu le pays dans un état de dépendance vis-à-vis des enjeux et des acteurs. L’alliance de l’OLP et de la gauche au Liban, la mainmise du régime alaouite et la politique de domination chiite pilotée par le régime iranien ont fini par détruire toute velléité d’indépendance. Elles ont réduit à néant la fiction juridique de l’État libanais et transformé le pays en théâtre opérationnel pour régler des comptes, liquider des contentieux et se projeter dans des querelles de puissance.
L’épisode du Hezbollah s’inscrit dans cette généalogie et semble l’infléchir dans une nouvelle direction, celle d’une politique de domination aux marqueurs géopolitiques et sociétaux distinctifs. La politique des ”plateformes opérationnelles intégrées” qui a servi de paradigme à l’expansionnisme de l’Iran impérial a été enrayée par la contreoffensive israélienne propulsée par la guerre du 7 octobre 2023. Ce repli a remis en question non seulement les règles du jeu mais les enjeux de la géopolitique régionale. Nous sommes dans une dynamique de rupture et de recadrage.
L’hypothétique dynamique politique qui a suivi l’élection présidentielle et la formation d’un cabinet de transition aurait pu être une occasion pour défaire le Liban des verrouillages politiques et institutionnels imposés par la politique de domination chiite. Cependant, la nouvelle équipe ne s’est pas saisie des mutations en cours et elle est demeurée prisonnière des lestes idéologiques, des jeux de pouvoir et des intérêts corporatifs des militaires et d’une administration corrompue. Quelles que soient les déclarations de principe et les promesses faites par le pouvoir, elles n’ont jamais pu se traduire en actes et rompre avec la politique de domination chiite qui continue d’imposer ses choix.
Le qualificatif d’État profond s’applique aux réalités d’une administration libanaise infiltrée par le duo chiite qui a réussi, moyennant des complicités transversales, à contrôler les institutions qui opèrent désormais de manière symétrique. L’armée, la sécurité, les finances publiques, l’éducation nationale, la santé publique, les travaux publics, la sécurité sociale et l’université libanaise attestent toutes des réalités d’une colonisation insidieuse qui déroge systématiquement aux règles de fonctionnement d’un État de droit.
Il est invraisemblable d’envisager une réforme dans ce pays en l’absence d’un schéma de stabilisation qui viendrait à bout de cet État-lige et des verrouillages imposés par la politique de domination chiite et de ses déclinaisons oligarchiques et sectaires. Le strict alignement idéologique et stratégique au diktat du régime iranien a déjà conduit le Liban sur la voie d’une mort programmée, remettant en cause sa légitimité, son narratif, sa civilité, ainsi que ses choix politiques, institutionnels et stratégiques.
Le Liban a perdu ses caractéristiques d’État indépendant. Ceci explique son incapacité à reprendre son initiative diplomatique et à relancer ses échanges avec la communauté internationale, sur la base de choix consensuels d'une communauté nationale unie par des liens de citoyenneté effective. Or tout cela est, d’ores et déjà, invalidé et rendu impossible dès lors que les institutions publiques sont hypothéquées. Le Liban est incapable d’engagement diplomatique tant que sa stature d’État indépendant est soumise à des coupes réglées et à des restrictions qui portent sur sa raison d’être étatique. Il ne peut se permettre de rester dans cet état de stagnation imposé et doit s'en libérer pour éviter la guerre civile et les scénarios d’ensauvagement en perspective.
La proposition de paix et l’arbitrage qui sont proposés au gouvernement libanais par le président Trump sont une occasion rêvée qui ne saurait être déclinée à moins d’opter pour des scénarios de guerre civile et de chaos institutionnalisé. L’opposition à cette offre est liée à la politique d’obstruction iranienne qui instrumentalise la scène libanaise, alors que le Hezbollah a opté d’office pour la politique de la terre brûlée. Le pouvoir exécutif est dans l’obligation de se démarquer de la politique de chantage du duo chiite, de passer outre ses blocages et de la défaire. Il ne peut, sous aucun cas, s’en accommoder.
L’option américaine est la voie royale pour s’en émanciper, rétablir la souveraineté, réengager les enjeux de la paix régionale et nommément ceux de nos rapports avec l’État d’Israël. La réunion entre le président libanais et le premier ministre israélien est impérative et salutaire si l’on veut la paix et la sortie par l’éminente porte, celle de la Maison-Blanche et de l’arbitrage personnel du président américain. Joseph Aoun et Nawaf Salam sont au défi s’ils veulent sortir ce pays des affres de soixante dix ans de guerres cycliques. Le Hezbollah n’a que la guerre pour horizon, les États-Unis nous offrent la paix en perspective, et c’est au pouvoir libanais de choisir.




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