Sous les villages, les routes et parfois les écoles, un autre Liban s’est creusé, invisible et stratégique. Les tunnels du Hezbollah, longtemps évoqués à demi-mot, s’imposent aujourd’hui comme un élément central de l’équation sécuritaire… et comme une bombe à retardement pour l’infrastructure du pays.
Une stratégie souterraine imposée au territoire
Selon le général à la retraite Khalil Hélou interrogé par Ici Beyrouth, «Ça fait plus de 26 ans que le Hezbollah creuse des tunnels». Tout commence en l’an 2000, avec le retrait des troupes israéliennes du Sud du Liban. C’est à ce moment, toujours selon lui, que les Iraniens interviennent: «Présents au Liban depuis les années 90, les Iraniens apprennent au Hezbollah à creuser ces tunnels, ayant eux-mêmes acquis ce savoir-faire des Nord-Coréens, qui leur avaient aussi transmis à l’époque le savoir-faire de la fabrication de missiles.»
C’est durant la guerre de 2006 que le Hezbollah révèle l’existence de ces tunnels, transformant certaines régions du Liban, en particulier au Sud, en véritables termitières. Ce qui est présenté comme un dispositif défensif apparaît, à la lumière de plusieurs analyses de think tanks, comme une militarisation méthodique et durable du territoire.
Ces tunnels ne sont pas improvisés. Ils s’inscrivent dans une planification stratégique visant à contourner la supériorité militaire israélienne, à dissimuler des arsenaux et à garantir une capacité opérationnelle en toutes circonstances.
Le général explique ainsi la logique de cette stratégie: «Le principe des tunnels vient du fait que la supériorité aérienne, que ce soit en Corée du Nord, était aux Américains pendant la guerre de Corée, ou ici (au Liban), est aux Israéliens. Israël a la maîtrise de l’air. Tout ce qui bouge au-dessus du sol est visible, donc vulnérable.»
Une cible militaire au cœur des zones civiles
En cas de guerre, ces tunnels deviennent des objectifs prioritaires. Israël a progressivement développé des capacités spécifiques pour les détecter et les détruire. Des analyses du Center for Strategic and International Studies décrivent l’usage de technologies avancées combinées à des frappes capables d’atteindre des structures souterraines.
Mais la destruction de ces tunnels ne se fait pas sans conséquences, notamment lorsqu’ils se trouvent en-dessous de zones civiles. Les frappes peuvent provoquer des dégâts en surface, allant de la destruction de bâtiments à des dommages sur les infrastructures essentielles.
Ainsi, une stratégie militaire souterraine transforme des espaces civils en zones à haut risque, avec des répercussions directes pour la population.
Comment les tunnels sont-ils localisés?
Avant de les détruire, ces tunnels doivent être détectés, ce qui est l’étape la plus complexe.
L’armée israélienne utilise plusieurs technologies combinées. Des capteurs sismiques permettent d’identifier des vibrations anormales liées au creusement ou à des mouvements souterrains. Selon le général Hélou, cette technique aurait valu «la nomination d’un ingénieur géologue comme commandant du front nord d’Israël en 2010, le général Aviv Kouchavi, devenu plus tard chef d’État-major de l’armée israélienne».
Des radars à pénétration de sol (GPR) ainsi que des systèmes d’imagerie géophysique sont également utilisés pour cartographier les cavités souterraines. À cela s’ajoute le renseignement, à la fois humain et aérien (drones, surveillance), qui permet de localiser les entrées ou les zones suspectes. Dans certains cas, les tunnels sont découverts lors d’opérations terrestres directes.
Bombes pénétrantes ou bunker busters
L’arme principale utilisée contre les tunnels profonds est la bombe pénétrante, souvent appelée bunker buster. Ces munitions sont conçues pour pénétrer le sol ou le béton avant d’exploser en profondeur, permettant ainsi d’atteindre des structures enterrées. Cette catégorie de munitions est large: elle peut être utilisée par différentes plateformes, notamment des avions ou d’autres vecteurs, selon le type et la taille de la munition.
Israël utilise notamment des bombes guidées comme les Joint Direct Attack Munition (JDAM), larguées par des avions de combat, capables de frapper avec précision des infrastructures souterraines. Selon le général Hélou, les forces israéliennes utilisent également des Guided Bomb Unit (GBU): «Ce sont des bombes classiques qui pèsent 950 kilos. On les améliore en les rendant précises, leur ajoutant un kit appelé GBU 31, avec plusieurs systèmes d’autoguidage qu’Israël possède.»
Ce type de frappe est utilisé lorsque les tunnels sont particulièrement profonds ou renforcés.
Le rôle des unités du génie
Lorsque les forces terrestres interviennent, ce sont des unités du génie militaire qui prennent le relais. Ces unités utilisent des charges explosives placées directement dans les tunnels, ce qui permet une destruction contrôlée et souvent plus complète.
Cette méthode est considérée comme la plus efficace pour neutraliser totalement une galerie, mais elle expose les soldats à des risques élevés (pièges, effondrements, combats rapprochés).
Méthodes de destruction combinées
Israël considère les tunnels du Hezbollah comme une menace stratégique majeure, notamment parce qu’ils permettent le stockage d’armes et le déplacement discret de combattants. Les analyses convergent sur plusieurs difficultés posées par ces tunnels. Ils peuvent être profonds, parfois de plusieurs dizaines de mètres, et renforcés avec du béton. Ils sont souvent segmentés, ce qui signifie que détruire une section ne neutralise pas tout le réseau.
Le Washington Institute for Near East Policy souligne aussi leur intégration dans des zones civiles, ce qui limite l’usage de certaines munitions en raison du risque de dommages collatéraux.
De récentes opérations indiquent que l’armée israélienne emploie plusieurs méthodes pour neutraliser les tunnels du Hezbollah, à savoir: détection technologique, frappes aériennes ciblées et interventions terrestres pour destruction directe.
Les armées privilégient généralement une approche hybride, combinant plusieurs méthodes: identifier, isoler, frapper, puis neutraliser physiquement lorsque c’est possible. Aucune méthode unique ne suffit.



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